« Juka » le gangster-patriote, défenseur de Sarajevo.

Retour sur une figure controversée et oubliée de la guerre de Bosnie.

« Juka », c’est le nom que s’est donné Jusuf Prazina, et qui deviendra célèbre lors du siège de Sarajevo, lorsque lui-même et ses hommes se battaient avec acharnement pour défendre la ville contre les forces serbes. Cet homme était alors au zénith de sa gloire et de sa puissance, il était impossible de ne pas entendre son nom dans les conversations des Sarajéviens. Il était vu comme un courageux combattant, un bienfaiteur pour la population, et un chef militaire puissant.

Pourtant aujourd’hui aucune rue ne porte le nom de Jusuf Prazina. Car le souvenir de ce « héros » est aujourd’hui bien gênant. C’est un personnage trouble, ambivalent, pour ne pas dire détestable. C’était un homme de son temps, celui de la guerre avec tout ce que cela comporte comme exactions. Un personnage qui ne correspond en rien à la mémoire et la narration souvent manichéenne de la guerre portée par le gouvernement bosniaque.

Revenons ensemble sur la vie controversée de ce gangster de Sarajevo, devenu un héros dans sa ville et retrouvé assassiné en Belgique le 4 décembre 1993.

Jusuf Prazina est né en 1962 en ex-Yougoslavie. Ce jeune des quartiers pauvres de Sarajevo a une enfance difficile et très vite il sombre dans la petite délinquance. Après plusieurs arrestations, il est envoyé dans une maison de correction de réputation sinistre. Lorsqu’il en sort à sa majorité, Jusuf revient dans son quartier de naissance. Il s’est endurci et très vite il parvient à rassembler autour de lui de nombreux autres jeunes hommes. Progressivement se forme un gang, une meute appelée « Les loups de Juka ».

Avec ses sbires, Juka va se faire une place de choix dans la mafia locale, avec une spécialité : le recouvrement de créance par la force. Quelque temps avant la guerre, il est déjà à la tête d’une petite armée de 300 à 400 « collecteurs », des hommes armés et violents.

Mais c’est le déclenchement du siège de Sarajevo en Avril 1992 qui va faire basculer le destin de Prazina.

Carte stylisée du siège de Sarajevo

Au moment où les Serbes se positionnent sur les montagnes entourant la ville, préparant un siège qui durera 4 ans, Prazina est en prison. Il s’est fait arrêter peu de temps avant, ses méfaits étant devenus trop visibles aux yeux des autorités. Mais très vite, il va passer un accord avec le président bosniaque Izetbegovic. En échange de sa libération, il s’engage à défendre Sarajevo. D’autres accords de ce type sont passés avec de nombreux détenus. Le président bosniaque accepte le deal, et les destins des deux hommes seront alors unis, pour le pire surtout.

Pour comprendre les raisons qui poussent Izetbegovic à accepter un tel marché, il faut revenir sur le contexte du début du siège. Les forces en présence sont alors dramatiquement déséquilibrées. Du côté des Serbes, on compte des tanks, des hommes entrainés et bien armés, et surtout une artillerie lourde puissante. Les Bosniaques eux ne peuvent compter que sur la police, légèrement armée, quelques centaines d’anciens soldats yougoslaves, et de simples citoyens en armes (armes d’ailleurs souvent artisanales). La pègre locale, très puissante, ne bouge pas et attend avant de s’engager dans un conflit qui pourrait remettre en cause son existence.

La libération de Prazina va faire bouger les choses, et très vite il entraine avec lui les mafieux de Sarajevo. Il réunit sous ses ordres plusieurs milliers d’hommes, jusqu’à 4000, et va se jeter à corps perdu dans la bataille pour empêcher les Serbes de prendre la ville. Il va même être gravement blessé à un bras et une jambe. Mais ses blessures, son charisme et son ardeur au combat vont faire de lui une légende vivante dans une ville qui en a bien besoin. Tout le monde connaît désormais l’homme à la silhouette longiligne, la démarche boiteuse, et le Beretta toujours à la main. C’est à cette époque que la télévision française va le rencontrer (Archives INA / reportage 3mn 50).

Dans Sarajevo assiégée, Prazina et sa milice vont très vite se révéler incontrôlables pour les autorités légales du gouvernement d’Izetbegovic. Un exemple : Après sa grave blessure au combat, Juka est amené à l’hôpital dans un état très inquiétant. Il doit subir de nombreuses opérations et sa survie est loin d’être assurée. Ses hommes vont alors faire le siège de l’hôpital, avec un mot d’ordre adressé au personnel soignant :« Si Juka meurt, vous mourrez aussi ». Ce siège dans le siège va être le début des rapports plus que tendus entre Prazina et Izetbegovic.

Ce dernier se méfie du pouvoir croissant des « loups de Juka », et de la popularité de son chef auprès des Sarajéviens. Car Prazina, en plus de sa stature de héros, sait se mettre en scène devant le peuple et les caméras. Il organise régulièrement des distributions alimentaires publiques, ce qui lui assure un grand soutien, surtout dans les quartiers pauvres affamés. Et s’il n’est pas aimé, il est au moins craint. En effet, il prend petit à petit possession de nombreux quartiers de Sarajevo, et y fait régner l’ordre et la terreur. Ses hommes, cagoulés et armés de kalachnikov, patrouillent sans relâche dans les rues.

La nouvelle notoriété de Prazina ne le fait évidemment pas renoncer à ses pratiques mafieuses. Il reste à la tête d’un vaste réseau d’extorsion et de marché noir, et il va s’enrichir considérablement pendant le siège. Ceux qui se dressent face à lui sont accusés d’être des espions serbes, et sont sommairement exécutés (exemple dans l’archive INA ci-dessus).

Juka et ses « loups » lors du siège de Sarajevo

Mais le personnage va devenir de plus en plus gourmand, et c’est ce qui va le perdre. En effet, de sauveur de Sarajevo il va devenir une cible pour les autorités bosniaques. Tout d’abord, il réclame désormais une officialisation de sa puissance militaire, il veut être nommé 1er chef de la défense de Sarajevo, rôle qui lui donnerait les clés de la ville. Pour arriver à ses fins, il n’hésite pas à jouer l’intimidation directe envers le président Izetbegovic. Il ira même, ce qui deviendrai presque sa marque de fabrique, jusqu’à faire le siège avec ses hommes du QG de la défense de la ville. La manœuvre sera un échec, et c’est désormais une lutte à mort qui s’engage entre « les loups » et l’état bosniaque, entre Prazina et Izetbegovic.

Et puis, le héros devient gênant, car il n’est plus aussi indispensable qu’au début du siège. La situation a changé, la résistance bosniaque à Sarajevo est bien plus forte qu’avant, notamment grâce aux nombreuses armes qui ont transité d’une manière rocambolesque par un tunnel secret de plusieurs kilomètres, situé sous l’aéroport international.

Enfin, c’est la personnalité même de Prazina qui va le perdre. Son état mental est de plus en plus instable. Il lui arrive même souvent de frapper à mort ses propres hommes lors de crises incontrôlables d’ultra-violence. Sa très grande consommation de cocaïne n’arrange pas les choses. De héros de la lutte, Prazina se transforme en caricature de gangster de cinéma. Et il est plaisant de s’imaginer ce qu’un Scorcese ou un Tarantino pourrait faire d’un tel personnage.

Les autorités bosniaques finiront par le stopper et l’emprisonner. Mais sa milice fait le siège du commissariat où il est retenu, selon une technique désormais bien connue. Sous la pression, Izetbegovic craque et le libère. Mais cette rupture au grand jour, aux yeux de tous, avec les autorités légales va marquer le début de sa déchéance.

Impact de balle – Vue sur les tours jumelles de Momo et d’Uzeir, Sarajevo, 1993

Prazina est alors traqué, et il décide de s’installer sur une colline qui borde la ville, à l’abri des forces serbes et bosniaques. Mais un grand nombre de ses hommes, sentant que le vent tourner, décide de rester en ville et d’intégrer l’armée régulière. Le héros d’hier est alors isolé, pris entre deux feux, entouré d’à peine 200 hommes. De temps en temps, il provoque des accrochages meurtriers contre l’armée bosniaque et contre les Serbes.

Izetbegovic va alors imaginer un plan machiavélique pour se débarrasser de ce personnage décidément bien nuisible. Il missionne un autre chef de groupe, « Zuka », de s’allier avec Prazina dans le but d’une offensive pour reprendre le contrôle d’un quartier de Sarajevo. Ce dernier tombe dans le piège, se fait évidemment trahir par Zuka alors qu’il lui avait ouvert les portes de son camp retranché. C’est un véritable massacre, mais Prazina réussit à s’échapper avec une poignée d’hommes. Il est désormais isolé, en errance, recherché de tous et en danger de mort.

Mais ce personnage décidément plein de ressources a encore une carte à jouer, c’est celle des forces armées croates, qui participent elles aussi à cette terrible guerre de Bosnie. Au printemps 1993, il intègre le HVO, un groupe armé croate présent en Bosnie, soutenu par le jeune état croate. Ce groupe est alors en guerre contre les Serbes et les Bosniaques. Pour ses anciens compagnons d’armes, Prazina a franchi la ligne rouge, et cela est vécu comme une véritable trahison. D’autant que Juka ne refrène en aucun cas son goût pour la violence, qu’il exerce désormais contre des civils bosniaques à Mostar, au sud du pays. Il est accusé, entre autres, de tortures, de viols, de meurtres et de pillages.

Mais malgré d’importantes victoires, les Croates signent un cessez-le-feu et se retirent du conflit. Prazina devient alors gênant, car il est auteur, complice et témoin des crimes de guerre du HVO. Il est alors envoyé en résidence surveillée au bord de l’Adriatique pendant plusieurs semaines. Il réussit à s’extraire de sa prison-villa (par la menace et la corruption de ses gardiens) et franchit rapidement la frontière slovène puis allemande.

Après de nouvelles semaines d’errances, entouré d’une vingtaine de ses derniers fidèles, il finit par s’installer dans la banlieue de Liège en Belgique. Dans ce quartier pauvre, à population majoritairement maghrébine et ex-yougoslave, il essaie de reprendre ses activités mafieuses, comme au bon vieux temps de Sarajevo.

Mais sa tentative de relance tourne court. Prazina est retrouvé assassiné à la frontière avec l’Allemagne le 3 décembre 1993 par deux auto-stoppeurs. Il a deux balles dans la tête, la scène de crime fait penser à un travail de professionnel.

Alors qui a éliminé Jusuf Prazina ? Les pistes sont nombreuses, tout comme les ennemis de Juka.

Est-ce un assassinat commandité par l’ennemi de toujours, le vieux Izetbegovic ? Ou bien par les Serbes, qui auraient voulu faire disparaître celui qui n’a cessé de les combattre ? À moins que ce ne soit les Croates, pour qui Prazina était un témoin gênant de leurs crimes de guerre. Ou encore peut-être, plus simplement la mafia locale liégeoise, qui refuse l’installation d’un concurrent aussi dangereux que Prazina.

Rapidement, grâce aux recherches balistiques, la police belge soupçonne les propres gardes du corps de Prazina de l’avoir exécuté. Quatre hommes sont alors arrêtés, et assez vite ils avouent le meurtre. Le procès essayera de mettre en lumière les raisons de cette exécution par des hommes censés être des fidèles parmi les fidèles. Les meurtriers présumés s’expliquent ainsi : ils en auraient eu assez des mauvais traitements de Prazina, qu’ils décrivent comme imprévisible, drogué et ultra-violent. Ils auraient alors passé un pacte pour l’assassiner.

Ces motivations ne convainquent pas réellement la cour, et le procès, malgré la condamnation des meurtriers, laisse un goût amer. Beaucoup ont l’impression qu’on laisse en paix les vrais commanditaires du meurtre.

Après la fin de la guerre, la légende de Prazina reste connue et entretenue et le personnage très apprécié. Mais progressivement, les travaux des journalistes, enquêteurs et historiens vont lever le voile sur les agissements de ce gangster-patriote, et le confondre au milieu de nombreux autres criminels de guerre. On découvre ainsi que Prazina a joué un très profitable double-jeu durant le siège. En effet, il a largement collaboré avec les forces serbes, contre de grandes sommes d’argent ou des stocks de nourriture (qu’il revendait au quintuple de leur prix). Il pouvait s’agir de libération illégale et secrète de prisonniers serbes, ou carrément de révélation d’informations sensibles. Peu à peu, c’est tout un système de terreur qui est mis à jour. Prazina et ses hommes ont volé, violé et parfois assassiné la population qu’ils disaient protéger.

La période du début du siège, où sévissaient ces bandes armées avec le soutien de l’état, est beaucoup mieux documentée maintenant. Mais comme je le disais en introduction de ce récit de vie, la face sombre de l’héroïque bataille pour la défense de Sarajevo est toujours fort gênante, et est donc passée sous silence.

Il me tenait alors à coeur de vous raconter l’histoire de Jusuf Prazina, un personnage qui ne correspond en rien à une histoire lisse et manichéenne, ni au récit national promu aujourd’hui par les autorités bosniaques actuelles.

Théo Gibolin.

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