« Pravda za Davida », Chronique d’une révolte en Republik Srpska.

Le 5 octobre 2018 se déroulait la plus grande manifestation jamais tenue depuis la guerre en Republik Srpska, à Banja Luka (la capitale de l’entité), sur la place Krajina. De 40 000 à 50 000 personnes y réclamaient alors une seule chose, « Pravda za Davida », c’est-à-dire « La justice pour David ».

Alors qui est David ? Pourquoi sa mort et la gestion policière et judiciaire de l’affaire vont mettre le feu aux poudres ? Comment en arrive-t-on à une manifestation monstre, dans cette petite république pourtant d’habitude peu encline à la contestation ? C’est ce que nous allons essayer d’éclaircir dans ce nouvel article.

David est un jeune homme résidant dans un quartier modeste, pour ne pas dire pauvre, de Banja Luka, la capitale de la Republik Srpska, l’entité serbe de la fédération de Bosnie-Herzégovine. Il a 21 ans, il étudie l’informatique, domaine dans lequel son entourage lui prête de grands talents. Il est passionné de musique reggae et techno.

Ses dreadlocks font jaser autour de lui, car en Srpska le conformisme et le conservatisme sont forts. Mais David est un garçon apprécié de son entourage par sa simplicité et son enthousiasme. Ses qualités, il les met à profit dans la musique, mais aussi dans le militantisme. Il combat notamment l’institution policière et judiciaire, notamment quand il manifeste pour obtenir la vérité au sujet de deux jeunes de la ville retrouvés morts, sans qu’aucune enquête soit menée par les autorités. David ne le sait pas, mais ce combat est alors quasi-prophétique en ce qui concerne sa propre vie…

L’affaire David Dragicevic commence le 17 mars 2018. D’après les témoignages recueillis, David passe la soirée dans le bar de son oncle à Banja Luka, le « Downtown ». Au cours de la soirée, il a une altercation avec un autre jeune, un certain Nikola. La rixe tourne court quand Nikola quitte le bar avec fracas. Peu avant de partir à son tour, David glisse à son oncle, qui ne prend pas la mesure de cet avertissement : « S’il m’arrive quelque chose, c’est de la faute de Philip C. ». Ce Filip C. est membre d’une famille très puissante à Banja Luka. Une fois dehors, David réitère son avertissement à un ami par le biais de sa messagerie Instagram. « S’il m’arrive quelque chose, c’est lié à Filip ».Et ce sera la dernière fois que l’on aura des nouvelles de David.

Dès le lendemain, sa famille signale sa disparition, et les recherches s’organisent. Une grande partie de son quartier va y participer, il s’agit au début de voir s’il n’est pas chez un ami, puis petit à petit on se met à chercher des indices sur cette disparition.

Six jours après sa disparition, le corps de David est retrouvé dans un ruisseau d’eaux usées qui débouche sur le Vrbas, le fleuve traversant la ville. Premières constatations : le visage de David est tuméfié. Son corps comporte de nombreuses ecchymoses également. Sans aucun doute, David a été battu à mort.

Mais les premières conclusions de l’enquête préliminaire de la police locale sont un choc pour les proches de David. Celles-ci concluent à la mort accidentelle de David, qui serait tombé d’un pont, non loin de l’endroit où fut retrouvé son corps. Mais ce n’est pas tout, la police va essayer, selon une technique bien connue, de salir la mémoire de la victime. L’enquête prétend que David était toxicomane, sous emprise de drogues ce soir-là, et qu’il avait cambriolé une maison peu avant sa chute dans le fleuve.

Ces conclusions plongent les proches de David dans la stupeur. En effet dans cette enquête, rien ne va, rien n’a de sens. Pourquoi les blessures sur le corps de la victime ne correspondent-elles pas à celles d’une chute ? Pourquoi le corps fut-il retrouvé après 6 longs jours de recherches ? Pourquoi aucune plainte pour cambriolage n’a été déposée ? De plus, les amis de David sont catégoriques, il ne prenait pas de drogue. De son côté, la police réitère cette affirmation, mais se trouve incapable de fournir un examen toxicologique.

Les proches de David se forgent alors une opinion qui n’a eu de cesse de se renforcer par la suite : la police, si elle n’est pas directement coupable, cherche en tout cas à protéger le ou les meurtriers de David. C’est le début d’une longue et massive mobilisation qui va faire vaciller le gouvernement de la république serbe de Bosnie.

Au départ, ils ne sont que quelques dizaines à se rassembler sur le lieu de la découverte du corps. En parallèle, le procureur d’état refuse catégoriquement la réouverture d’une enquête, malgré la reconnaissance officielle d’un homicide. Personne n’a encore été interrogé, ni les parents de la victime, ni le fameux Filip… C’est le point de départ d’un mouvement qui va faire boule de neige, bientôt les manifestants sont plusieurs centaines, puis plusieurs milliers à se rassembler quotidiennement devant le palais présidentiel. Le mouvement prend de l’ampleur, et dépasse les frontières de la ville.

Car l’affaire de David Dragicevic fait écho à de nombreuses autres en Bosnie. Les liens entre politique, mafia et police sont étroits et il n’est pas rare que des assassinats soient étouffés, maquillés en accident ou en suicide. La mort de David et le comportement des autorités agissent comme un détonateur dans la société bosnienne, avec la ville de Banja Luka en épicentre. Le mouvement trouve son point d’orgue le 5 octobre 2018, à 2 jours des élections locales, avec une manifestation réunissant près de 40 000 personnes (malgré un bouclage en règle de la ville par les autorités).

La lutte est menée par les proches de David, en premier lieu son père, Dragan Dragicevic. Ce dernier dit détenir des preuves de l’implication « des personnes au plus haut degré de la police et du gouvernement de Srpska, qui ont soit commandité, soit protégé le meurtre ». Celui qui est visé, mais pas cité, c’est Milorad Dodik. Cet entrepreneur, qui a bâti sa fortune sur le trafic d’essence et de cigarettes pendant la guerre, s’est lancé en politique il y a une vingtaine d’années. Au départ il se présente comme un progressiste, mais au fur et à mesure des années il développe une rhétorique islamophobe et nationaliste. Il cite régulièrement Radovan Karadzic en exemple, qui est rappelons le, en prison à perpétuité pour avoir théorisé le génocide des Bosniaques. Dodik est aujourd’hui président de la Srpska dans la représentation tripartite de la Bosnie.

(Photo: Milorad Dodik)

Alors que la colère et la mobilisation prennent de l’ampleur, Milorad Dodik essaie de récupérer le mouvement, en proposant lui-même de mener l’action contre le procureur et la justice. Mais la tentative tourne court, la manœuvre pour étouffer la contestation étant trop grossière. Dodik change alors de stratégie et se lance dans une large répression du mouvement dans la rue, mais aussi dans l’ombre. Les manifestations sont interdites à partir de décembre 2019 et de nombreux manifestants sont emprisonnés. Des figures du mouvement sont suivies clandestinement par la police, et craignent pour leurs vies. La meilleure amie de David, Emilija, confie ne plus sortir seule par peur d’être enlevée. Le père de David lui, va fuir le pays et demander l’asile politique en Autriche (qu’il obtiendra). Il poursuit désormais la lutte de l’étranger.

De nombreux fonctionnaires ayant soutenu la contestation sur les réseaux sociaux sont placardisés, voire révoqués. Des sympathisants coupent alors les ponts avec le mouvement, et chacun essaie de faire disparaître les traces publiques de son soutien aux manifestations. La Srpska est une petite république, et poursuivre chaque contestataire individuellement est possible, pour peu qu’on y mette de la volonté et des moyens.

Autre front de la réaction de Dodik, les médias. Sur la chaine publique RTRS (Radio Television de Republik Srpska), la propagande déroule. On utilise de vieilles recettes nationalistes en accusant le mouvement d’être piloté de l’étranger pour déstabiliser le pays. On accuse aussi bien les USA, le président bosniaque ou le milliardaire George Soros.

Tout aussi dévastateur, c’est l’acharnement du gouvernement et de la ville pour tenter d’effacer jusqu’à la mémoire de David Dragicevic. En effet, le mausolée fait de pierres et de bougies à l’endroit de la découverte du corps est régulièrement saccagé par les agents municipaux, sur ordres des autorités. Inlassablement, parfois plusieurs fois par semaine, il est reconstruit par les membres de l’association « Justice pour David ».

Manifestation de soutien à Sarajevo pour que justice soit rendue pour David.

Sous l’effet du temps et de la répression, le mouvement va perdre progressivement en puissance. Certains membres décideront de poursuivre la lutte en créant un parti politique, structure plus difficile à réprimer. Une stratégie qui mettra peut-être longtemps avant de porter ses fruits (NDLR : Dodik s’est pris une claque aux élections de novembre 2020) et qui devra triompher du clientélisme et de la fraude organisée lors des élections en Bosnie.

L’avenir semble sombre pour cette petite république serbe en Bosnie. Ici rien ne semble pouvoir faire bouger les lignes. La politique est corrompue, l’économie dégradée, la répression omniprésente. Selon plusieurs organismes de statistiques, depuis 2013, 10 % des habitants de Srpska sont partis vivre à l’étranger. Une immense majorité a moins de 30 ans. Un symbole de cette fuite est la file d’attente interminable devant le consulat de Slovénie sur la place Krajina, la même ou se déroulait les manifestations pour David.

Le corps de David a d’ailleurs été exhumé. Non pour les besoins d’une enquête qui ne viendra jamais, mais pour l’enterrer de nouveau en Autriche, près de ses parents exilés. Son père ne veut pas que son fils « repose dans un pays de meurtriers ».

Vous en savez maintenant plus sur cette affaire qui a secoué la Bosnie ces dernières années. C’est en premier Jelka que je dois remercier, c’est elle la première qui m’a parlé de ce drame et qui m’a emmené sur les lieux de la découverte du corps. Elle est encore très investie dans ce combat, même si la lutte paraît maintenant largement perdue. Elle m’a fait rencontrer d’autres personnes de l’association, ils sont encore une trentaine à se réunir chaque jour, depuis 3 ans. J’ai pu rencontrer le meilleur ami de David et plusieurs de ses proches, c’était très émouvant. Je leur ai parlé des différentes affaires qu’on avait connues en France, Rémi Fraysse, Adama Traoré, Steve à Nantes, etc. Parce que malgré leurs différences, on retrouve de nombreuses similitudes dans ces affaires : un crime, une enquête faussée ou inexistante, la protection des coupables, la volonté de salir les victimes, les pressions sur les proches.

Les profils des victimes sont parfois très similaires. Ceux des bourreaux encore plus…

Theo Gibolin.

Edit 25/11/2020: Un nouveau rebondissement dans l’affaire, le témoignage jusqu’ici empêché du médecin légiste, lu dans le Courrier Des Balkans. Ci-dessous un extrait de l’article:
« Plus de deux ans après la disparition non élucidée de David Dragičević, retrouvé mort le 18 mars 2018 au confluent des rivières Crkvena et Vrbas à Banja Luka, le médecin légiste Radovan Furtula, qui a pratiqué la seconde autopsie à l’hôpital militaire de Belgrade (VMA), s’exprime dans une lettre publiée par le site indépendant Nova.rs. « Je suis redevable au mouvement ’Pravda za Davida’ (’Justice pour David’). Je n’en peux plus des euphémismes de la science moderne : plusieurs personnes ont utilisé leur force physique pour noyer David. Les blessures sur le visage, le nez, les joues, le bas du front, les lèvres, montrent que le corps de David est entré violemment en contact avec une surface râpeuse, comme le sable du lit d’une rivière ou d’un ruisseau, alors que la victime agonisante essayait de trouver de l’air, mais qu’on l’empêchait de sortir la tête de l’eau. Je n’évoque là que les blessures qui ont entrainé la mort, ainsi que les hématomes sur le dos, survenus alors que le corps essayait désespérément de se relever. » « 
https://www.courrierdesbalkans.fr/bosnie-herzegovine-justice-pour-david-et-dzenan

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