Staro Sajmište: un camp de concentration oublié à Belgrade.

Faire de l’urbex est une passion qui consiste à visiter des lieux abandonnés. Le plus souvent, il s’agit de vestiges industriels plus ou moins impressionnants, comportant une charge émotionnelle certaine, pour peu que l’on se laisse porter par l’endroit et les fantômes qui l’habitent. D’autres lieux sont parfois chargés d’une histoire et d’une aura terrible, qui rapprocherait l’urbex du controversé « thanatotourisme » [1] . Ces lieux nous écrasent, nous prennent à la gorge, nous exposent sans fard toutes leurs tragédies. On y évolue alors dans un état intermédiaire, entre émotion, excitation, respect et curiosité (parfois sans doute un peu malsaine). Ce fut le cas pour moi lors par exemple de la visite du village bombardé de Belchite en Aragon. L’histoire et la vision du lieu m’avaient alors subjugué jusqu’à m’écraser.

Et puis, il y a une possibilité intermédiaire, que j’ai testé avec un ami à Belgrade en octobre dernier : la visite d’un lieu immensément tragique, mais sans aucune connaissance de son histoire. Nous déambulions dans Belgrade dans une passive recherche de lieux insolites, d’interstices urbains, de vestiges illégaux. La ville n’en manque pas, bien au contraire. Nous avons alors été intrigués par ce quartier qui n’en est pas un, et par cette grande tour qui domine les environs. Nous avions pensé qu’il pouvait s’agir d’une tour radio ou d’un bâtiment scientifique.

Quelques semaines plus tard, j’ai appris un peu par hasard l’histoire de ce lieu, l’histoire du camp de concentration de Staro Sajmiste (ou camp de Zemun).

(2) Vue sur la tour servant à l’époque de mirador au camp.

Staro Sajmiste, un parc des expositions devenu camp de concentration.

Commençons notre histoire en 1941. Le royaume de Yougoslavie a été démantelé par les nazis, il est partiellement occupé et il se décompose en plusieurs nouvelles entités collaborationnistes (en particulier un état fasciste croate, dit « Oustachi »). Mais la résistance de la population, en particulier serbe, est très forte. En réaction, les Allemands aggravent la répression contre les partisans (résistants communistes) et les « Tchetniks » (résistants nationalistes serbes). Pour cela, ils mettent en place un vaste réseau de camps de prisonniers et de concentration. Belgrade sera la plaque tournante de cette vaste entreprise d’enfermement.

Normalement, les nazis choisissent pour ce genre de structure, un endroit assez éloigné des grandes villes, mais relativement près des centres industriels. Souvent, des bâtiments militaires (casernes par exemple) font l’affaire. Mais dans la région de Belgrade, le 1er lieu choisi se révèle trop marécageux.

Dans la précipitation, le choix se porte sur l’emplacement du parc des expositions de Belgrade, au bord de la rivière Save. Ce camp sera visible aux yeux de tous les Belgradois, et c’est la première raison de son originalité. Ouvert en grande pompe en septembre 1937, le parc des expositions (ou champ de foire, la signification de « Staro Sajmiste ») accueille diverses manifestations jusqu’en 1941. L’invasion allemande stoppe toute activité jusqu’à l’ouverture du camp. La transformation du lieu en camp est rapidement improvisée, et n’est pas adaptée pour recevoir un grand nombre de détenus. On remplit les bâtiments de prisonniers, sans se soucier de la viabilité du lieu. La grande tour servira de mirador.

Vue satellite du camp aujourd’hui. Chaque numéro correspond à l’endroit de prise de vue des photos illustrant cet article.
(3) Vue sur la tour du parc des expositions, devenue mirador et aujourd’hui occupée par des familles pauvres.

Mais ce sont d’abord surtout les juifs de Belgrade, puis de la Serbie entière, ainsi que de nombreux Rroms, qui vont peupler le camp. En décembre 1941, et selon une méthode rodée, on oblige les juifs de la ville à se rassembler, sous peine de sanctions terribles. On leur demande de prendre ce qu’ils peuvent emporter à pied, et on les fait attendre pendant des jours dans le froid en attendant leur transfert au camp. L’hiver 1941-1942 est très dur, on peut traverser la Save à pied…

Au camp de Sajmiste, la gestion de la vie quotidienne est laissée aux juifs eux-mêmes, quand la sécurité et les sanctions sont aux Allemands. Le ravitaillement et le fonctionnement du camp sont financés par la vente des biens juifs saisis. Le camp est un véritable enfer, la promiscuité est terrible. Les détenus dorment sur des sortes de couchettes dans des clapiers en bois qui montent jusqu’au plafond. Il y a des maladies (grippe, typhus, pneumonie), des poux, et un grand manque de nourriture. À cela se rajoute la cruauté des Allemands, qui alternent mauvais traitements et exécutions sommaires. L’état physique et psychologique des internés se dégrade très vite. Ils maigrissent à vue d’oeil et la mortalité est très forte. Les dépressions et les suicides sont nombreux. Car l’incertitude quant à leur sort est une épreuve de plus.

Mais au printemps 1942, l’avenir semble s’éclaircir : les Allemands promettent un transfert vers un autre camp. On demande aux juifs en partance de faire leurs bagages en faisant bien attention à mettre leurs nom et prénom sur les paquets. On distribue le règlement intérieur du nouveau camp. En fait, c’est la « solution finale » qui commence à être mise en place. Les bagages n’iront nulle part et le nouveau règlement est imaginaire. Les nazis ont décidé d’employer la technique du gazage par camion.

À partir de mars 1942, un grand camion gris de type « Saurer » se présente deux fois par jour à l’entrée du camp. On y entasse jusqu’à 100 personnes à l’arrière. Après s’être éloigné du camp, le conducteur s’arrête et raccorde de façon le pot d’échappement du camion avec l’arrière hermétique du camion. Il roule ensuite une dizaine de kilomètres, stoppe à une fosse, recule en marche arrière et décharge directement les cadavres grâce à un système fixé sur le plancher du camion. Pour endormir la méfiance des prisonniers, les Allemands se font plus affables. Ils offrent de la nourriture et des cigarettes. Le chauffeur du camion est très populaire auprès des enfants, à qui il offre régulièrement des bonbons.

Il y avait environ 6000 prisonniers juifs et Rroms dans le camp en mars 1942, il n’en reste qu’une centaine en mai de la même année. En mai toujours, le chef de la section juive des affaires étrangères du Reich, Fritz Rademacher, écrit à son supérieur que « la question juive n’est plus d’actualité en Serbie ». En effet, durant l’occupation, 83 % des juifs de Serbie disparaitront.

(4) Vue sur un des pavillons du camp. Aujourd’hui il est abandonné, mais investit par des artisans.

Après l’extermination des juifs, un camp de travailleurs forcés et de détenus politiques.

Les juifs ayant été efficacement éliminés, la place est libre dans le camp pour accueillir un nouveau type de détenus : des travailleurs forcés qui eux ne sont pas promis à une élimination systématique. Cela dit, la mortalité est extrêmement forte et le camp sert de réservoir à otage pour les Allemands. Selon la règle en vigueur en Serbie, si un Allemand est tué, 100 Serbes sont exécutés. De par son emplacement, le camp de Zemun va alors devenir la plaque tournante des travailleurs forcés pour les Balkans. Dans une majorité, ils sont serbes, victimes de la politique de purification ethnique de la part des Allemands et des collaborateurs croates.

Le régime du camp consistait à déshumaniser au maximum les prisonniers. Ceux-ci sont traités comme des numéros, considérés uniquement pour leur usage, leur force de travail. On leur fait comprendre qu’ils seront éliminés dès leur inaptitude à accomplir leur mission. L’interdiction de l’individualité est la règle : le détenu fait partie d’un groupe d’hommes, le « kommando », et accomplit chacun de acte au sein de celui ci. Il travaille, dors, mange, fait ses besoins collectivement. Les punitions sont elles aussi bien évidemment collectives.

La punition la plus usitée est la bastonnade par les gardiens. Ceux-ci vont même jusqu’à organiser un funeste concours : qui arrivera à tuer un prisonnier en frappant le minimum de coup de bâton. Un gardien pourra s’enorgueillir d’inventer une technique permettant de tuer d’un seul coup, bien placé sur la nuque.

La faim va aussi être un technique de déshumanisation, et à terme d’élimination. Le comportement des prisonniers va alors non plus être guidé par ses instincts humains, mais par l’instinct de survie. On se dispute et se bat pour manger, une feuille, un rongeur, un os. Les témoignages sont terribles, un ex-détenu raconte :

« Beaucoup de prisonniers avaient la peau brulée (par le soleil en été), ils s’en arrachaient des lambeaux pour les manger ».

Un ancien médecin du camp se souvient: « J’ai vu un garçon ronger un os, dans les bras de son père. Plus tard quand je suis revenu, le père tenait d’une main son fils mort et de l’autre il rongeait le même os. Quand le père est mort à son tour, les gens affamés se sont battus pour cet os. »

La plupart des décès enregistrés au camp le sont pour « inanitio », c’est-à-dire un euphémisme pour « mort de faim ».

(5) Vue sur un ancien pavillon du camp, aujourd’hui délabré mais habité.

Au fur et à mesure des évolutions sur le front, le camp va plusieurs fois changer de direction. Allemands, collaborateurs croates, collaborateurs serbes, tous vont à un moment ou un autre être responsable du camp. Il reste central dans le dispositif carcéral allemand, et verra passer des prisonniers serbes, italiens, bosniaques, italiens, croates, soviétiques, grecs, albanais, etc. Pour ne rien gâcher, le camp de Sajmiste sera durement touché durant le bombardement de Belgrade par les alliés en 1944. On compte alors plusieurs centaines de morts.

Du fait de l’autonomie des prisonniers dans la gestion de la vie quotidienne, des militants du PCY (Parti Communiste de Yougoslavie, les partisans) purent organiser à leur échelle, un réseau de résistance au sein même du camp. Dans un mélange complexe de ménagement des autorités et d’action clandestine, ils purent sauver de nombreuses vies. En juillet 1944, l’approche des partisans de Tito et la vulnérabilité du camp aux bombardements amenèrent à sa désaffection.

C’est désormais l’heure des comptes, et selon les derniers travaux des historiens, 31000 détenus seraient passés par le camp. 12 000 y seront morts. Quant aux responsables du camp, très peu seront jugés. Seul un général SS sera condamné à mort par un tribunal serbe en 1946. Les autres seront jugés en Allemagne et en Autriche, et écoperont de maximum 6 ans de prison. D’autres se réfugieront aux USA et ne seront jamais extradés [2].

Les informations développées ci-dessus sont basées sur les excellent travaux des historiens Milan Koljanin [ 3 ] et Philippe Bertinchamps [4]

(6) Garages et habitations de fortune dans l’ancien camp.

Après la guerre: De l’oubli à la relative réhabilitation mémorielle

Il est assez difficile de trouver des informations sur le lieu durant la période communiste. Il semble que le camp est été laissé à l’abandon, et que petit à petit, des populations pauvres et sinistrées se soient installées de façon illégale, construisant des petites maisons de fortunes. Des artistes et des artisans investirent aussi le lieu pour y installer des ateliers.

La période est à l’unification, et sans doute Tito a voulu mettre ce passé douloureux sous le tapis. En effet, le camp n’aurait pu être aussi efficace et destructeur sans le concours des collaborateurs serbes, et surtout croates. Remettre le sujet au jour risquerait d’exacerber les tensions entre les différents peuples de la toute nouvelle Yougoslavie.

Robert Sabados, président de la fédération des communautés juives de Serbie, témoigne : « Peut-être que (durant l’ère communiste yougoslave) nous avons collectivement essayé d’oublier ce qui s’est passé ici(…) Tout le monde était dans l’état d’esprit de bâtir quelque chose de nouveau, de mieux, de se dire que ce qui s’était passé appartenait à l’Histoire, était mauvais, qu’il fallait essayer de l’oublier (…) » [5]

(7) Détail sur la tour du camp

Peu d’indices nous permettent de savoir ce qu’il s’est passé en ce funeste lieu. Une discrète structure est bâtie au bord d’une grande avenue à l’ancienne entrée du camp, et un monument au bord de la Save, plus visible, le sera dans les années 90 . Mais pour ce qui est de créer un réel lieu de mémoire et d’Histoire, rien n’est fait.

Le lieu continue sa transformation, et devient, en plus des squatteurs et des habitations modestes, une concentration de concessionnaires autos et de garagistes. Les bâtiments du camp tombent en ruines, habités par des Rroms et des pauvres (pour la plupart très âgés de ce que j’ai pu en voir). Les fenêtres sont brisées, certaines sont raccommodées avec des morceaux de carton et l’installation électrique semble improvisée. Certains bâtiments du camp sont devenus ici une discothèque, là un restaurant.

(8) A l’intérieur de l’ancien camp, des concessionnaires automobiles ce sont installés. Au second plan, la toute nouvelle tour du centre commercial « Usce ». Au dernier plan, l’ancienne tour du parti communiste yougoslave, aujourd’hui occupée par des bureaux d’entreprises.
(9) Une discrète plaque au sol expliquant la présence d’un ancien camp de concentration.

À partir du milieu des années 2000, la mémoire refait surface et les différents usages du lieu créent la controverse. En 2007, l’organisation d’un concert de rock sur le site fait polémique, il est finalement annulé. [6]. La même année, dans l’ancienne infirmerie du camp, désormais privatisée, est organisé un match de boxe. Le même jour que la journée internationale du souvenir de l’holocauste Rrom. [7]

À partir de cette nouvelle prise de conscience, les pouvoirs publics semblent commencer à s’intéresser au sujet. Mais en Serbie rien n’est simple et les choses n’avancent pas. 10 ans après, le lieu est même en proie à la récupération politique et mémorielle. En effet, le parti au pouvoir, le SNS d’Aleksandar Vucic (le président actuel, un autocrate certain) veut faire de ce lieu un symbole du nationalisme serbe, en s’appuyant sur le fait qu’une grande partie des détenus étaient serbes. Si c’est un fait avéré, le problème réside dans le fait que la spécificité de l’extermination des juifs et Rroms est occultée, et qu’on enterre volontairement la couleur politique de nombreux prisonniers : communistes et antifascistes. Ce n’est pas étonnant de la part de Vucic, qui ne cesse de jouer sur la fibre raciste et nationaliste depuis son élection [8]. Le SNS a d’ailleurs établi une antenne de ses bureaux sur le lieu du camp, n’y voyant « rien de mal ». [9]

Ce projet de mémorial serbo-centré, évacué de sa dimension antifasciste, semble avoir été abandonné depuis. En février 2020, une loi promettant une structure incluant toutes les mémoires (juive, Rrom, antifasciste) est votée. [10]

(10) Vue sur d’anciens baraquements du camp.

Voilà toute l’histoire, jusqu’à il y a environ un an. Les projets semblent avancés sur le papier, mais je n’ai pu voir aucune avancée concrète sur le terrain. La duplicité de Vucic (et de ses sbires, comme le maire de Belgrade) n’est plus à prouver. Et il se peut que rien ne bouge encore pendant longtemps.

Ou pas. Car depuis quelques années, le pouvoir s’est lancé dans une transformation (ou plutôt une destruction) mégalomaniaque de Belgrade. Ce projet, appelé « Belgrade Waterfront », qui est un gigantesque ensemble de tours modernes et sans âme, abritant des centres commerciaux et des appartements luxueux, a déjà détruit le pittoresque quartier Savamala (de l’autre côté de la rivière Save). Le tout est financé par des entreprises des pays du Golfe, qui ne cachent pas leur ambition de faire de Belgrade « le Dubaï de l’Europe de l’Est ».

Alors, le quartier de Sajmiste, à moins de 800 mètres de là, est sans aucun doute la prochaine cible de la voracité immobilière qui défigure la ville. Et on ne peut qu’être effrayé d’imaginer la destruction prochaine de ce lieu unique et terrible. Ce serait une faute absolue pour l’histoire de Belgrade, et de la Serbie tout entière. Quant aux habitants miséreux du quartier, ils seront sans doute expulsés sans ménagement ni relogement. Et ils continueront leur errance, à la recherche d’interstices urbains délaissés, pour s’établir là où personne ne veut aller.

Théo Gibolin

Edit 26/01/2021 :

Le réalisateur Michel Ionascu m’a contacté pour me conseiller son film documentaire « STARO SAJMISTE, vie et mort et vie » (2016).

Je vous le conseille à mon tour, il est très complet et m’a permis d’approfondir grandement le sujet. J’y ai par exemple appris que le camp a servi après la guerre, de 1945 à 1949, pour enfermer les populations serbo-allemandes. Celles-ci seront progressivement exilées vers le sud de l’Allemagne. Le camp a ensuite été transformé en place culturelle et bohème, avec de nombreux ateliers d’artistes.

Le documentaire nous éclaire également sur la période avant le camp, avec de nombreuses images d’archives du parc des expositions dans les années 30.

Mais le film nous éclaire aussi sur la situation actuelle et comprend des entretiens avec les populations qui résident actuellement à Staro Sajmiste, notamment les familles Rroms.

Vous pouvez visionner le film ici : https://www.youtube.com/watch?v=Ty9Xof-8GBk

Et l’acheter là : https://www.courrierdesbalkans.fr/staro-sajmiste-vie-mort-et-vie-un-film-de-michel-ionascu

(11) A gauche au premier plan, le mémorial construit dans les années 1990. En arrière plan, l’ancien quartier de Savamala, détruit pour construire le projet immobilier « Belgrade Waterfront » (les immeubles en construction).

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