La « Maison du Peuple », creuset de la fierté et des souffrances de Bucarest

Qu’il soit nommé « Maison du Peuple », ou « Palais du Parlement », ce bâtiment gigantesque symbolisant l’ère Ceausescu est incontournable.

Incontournable littéralement par l’espace physique qu’il occupe dans la ville, ensuite par la place qu’il a progressivement prise comme symbole de Bucarest. C’est un lieu d’étonnement et d’émerveillement certain, par sa taille hors-norme et son luxe outrancier. Mais c’est aussi un lieu de questionnement face au poids tragique du bâtiment dans l’histoire roumaine contemporaine.
Récit de visite, retour historique, réflexions et expectations.

Une visite impressionnante et balisée.

Il est là, il toise Bucarest de son irréelle hauteur. Une partie du centre-ville est construit pour lui, pour le mettre en avant. Pour ce qui est de son aspect extérieur, je pourrai sortir mon dictionnaire de synonymes et étaler tous les adjectifs qui se rapportent au monumental. Au lieu de cela, laissons parler les images (qui sont d’ailleurs en deçà de la réalité). Il est ardu de le décrire, car son style est difficilement identifiable. Il y a du style néo-classique, certes, ordonné ,symétrique, mais lorsque l’on s’en approche, que l’on en fasse le tour, on découvre une sorte de patchwork étrange de style divers. Mais qu’importe le style, les ornements, ce qui fait impression : c’est la taille. Cette sensation d’écrasement total. On commence déjà à avoir ce petit sourire de réaction face à l’absurdité. Et la question, lancinante, qui reviendra en permanence lors de la visite : pourquoi ?

Tout le monde vous le dira, il faut visiter ce bâtiment. Alors soit, allons-y, malgré les différents obstacles de la pandémie. Quelques difficultés plus tard, on se retrouve avec un guide fort sympathique et l’on passe les drastiques contrôles, comme à l’aéroport. On est directement dans une ambiance sécuritaire et l’on sent tout de suite que le ton n’est pas à la déambulation libre. Notre guide nous dit lui-même qu’il sera dans l’incapacité de répondre à de nombreuses questions, car étant lui même dans l’ignorance de nombreux secrets du bâtiment. Car oui nous ne sommes pas dans un simple bâtiment historique, mais dans celui qui abrite les représentants de la Nation. Et le mystère ne va pas nous quitter de toute la visite, tant le manque de transparence, la taille et le passé sulfureux du Palais laissent place aux légendes urbaines et aux rumeurs le long des couloirs vides et démesurés.

La maison, vue sud-ouest
Une vue par drone de la maison aujourd’hui, et du chantier de la nouvelle cathédrale de Bucarest

Crescendo. D’abord, on suit des couloirs assez quelconques, avançant dans le bâtiment par la petite entrée. Première découverte, une sorte de salle de concert, permettant des conférences. On y découvre le lustre le plus lourd du monde. C’est très impressionnant. Mais en fait, ça me laisse un peu froid. Je ne venais pas spécialement ici pour observer le lustre le plus lourd du monde. Et il se tient là, devant moi. Et ici l’on commence à comprendre que nous n’aurons pas de remise en contexte historique, pas de réflexions profondes sur la signification de la maison, de ce qu’elle représente pour les Roumains. Une bonne partie des commentaires seront sur des aspects quantitatifs pour toujours nous écraser par les chiffres, le gigantisme, le luxe de la maison. Ces rideaux pèsent tant, ce tapis roulé ne peut être porté que par minimum 60 hommes, toutes les moulures de la pièce sont faites main, la tapisserie en soie est tissée à l’ancienne, etc.

La salle « Rosetti »

Je ne remets pas en cause la compétence de notre guide, qui était fort sympathique et cultivé, mais il était manifestement tenu de suivre un discours officiel, écrit d’avance.
D’autres commentaires nous plongent dans la période de la dictature. Ils sont centrés sur la personnalité de Ceausescu, sa mégalomanie (et il est bien logique de l’évoquer à la vue du décor qui nous entoure), et sa paranoïa. Beaucoup d’anecdotes savoureuses sont au conditionnel. Pas vérifiée, pas vérifiable. On veut créer un personnage presque irréel pour le touriste, un méchant de James Bond qui se construit une base secrète sur une île volcanique. En fait au fur et à mesure que les salles de la maison s’agrandissent, on est obligé d’y penser. Seul un fou peut construire cela. La folie, réponse facile à notre constante interrogation : pourquoi ?

La question on se la pose d’autant plus facilement si l’on connaît les privations du peuple roumain à cette époque. Alors plutôt que de se lancer dans une explication complexe sur la spécificité du national-communisme roumain et du régime de terreur, on reste en surface. Pourquoi pas, on est là pour en prendre plein les yeux, et s’émerveiller sur ce que les sacrifices d’un peuple peut donner. Et ça marche, ça marche très bien même. Les salles s’enchaînent, on se laisse entraîner, certains perdent l’orientation, croit à des illusions d’optique devant le gigantisme de certaines salles, on s’imagine y déambuler la nuit… La maison commence à nous plaire, à nous montrer sa poésie démesurée et absurde. Le non-sens de cet étalage et de ces efforts cumulés participe à sa beauté. L’inutile devient art.

La salle « Cuza »
Couloir et escalier.

Une fois la visite terminée, on se rend un peu compte que l’on a été dupé. Car on est frustré, on en redemande. Les salles que l’on visite sont très peu nombreuses et correspondent selon ce que j’ai pu lire, à environ 5 à 10 % du bâtiment. On a été habitué à un crescendo d’incroyable, on en veut plus, on ne veut plus s’arrêter. La maison ne nous a dévoilé qu’une petite partie de ses mystères et de ses charmes.

Une maison qui convoque l’imaginaire de Grimault

Alors finalement qu’en reste-t-il ? On ne saisit pas vraiment le pourquoi et les enjeux de la maison. Mais on sort de là avec beaucoup d’images en tête. Une référence a été continuellement dans mon esprit : le château du dessin animé « Le roi et l’oiseau » de Paul Grimault. Ce long-métrage sorti en 1980 nous raconte la lutte entre un oiseau gouailleur et libertaire, et un autocrate, le roi « Charles Cinq et Trois font Huit et Huit font Seize », dirigeant d’une main de fer le royaume fictif de Takicardie.

L’action se déroule dans un royaume-château, d’une taille démesurée, s’élevant vers les cieux. Autour de cet ensemble foutraque, mélange de tout ce que le classicisme architectural peut apporter, le vide (un peu comme les terrains vagues qui bordent la Maison du peuple aujourd’hui). Le parallélisme entre la personnalité du roi et celle de Ceaucescu, références marxistes à part, est important. On y trouve une volonté d’écraser la population, de la considérer comme une force de travail à merci, sans aucune autre considération. Mais c’est entre la maison et le château-royaume que les points communs sont nombreux. On y trouve la même volonté d’impressionner, d’écraser par la pierre et le luxe. C’est plus par le projet de base (montrer le pouvoir de façon solide et brutale) que par la réelle architecture qu’on y trouve des parallélismes. Mais le goût du mélange des genres est tout de même présent dans les deux : les salles entre elles n’ont pas de cohérence architecturale spécifique. On veut singer des styles et des bâtiments du monde entier, en faisant plus grandiose encore. Les deux ensembles ne sont pas construits pour les humains, mais pour un seul, un être sur-humain. On se sent insignifiant face aux massives colonnes de la maison du peuple, comme devant celles élancées vers le ciel du château-royaume de Takicardie (qui ce dernier au moins a la décence de ne pas faire de référence au « peuple » dans son appellation).

Le chateau-royaume de Takicardie.

En jetant un dernier coup d’œil derrière moi en partant, je me suis dit que les imaginations de Paul Grimault et Jacques Prévert (dialoguiste du film) avaient peut-être inspiré le dictateur roumain. Après tout, le film est sorti seulement trois ans après le commencement de l’idée de la maison, quand le projet n’était pas encore arrêté. Alors qui sait ?
Toujours est-il que j’étais un peu frustré de ne pas en avoir appris beaucoup sur le contexte et finalement l’histoire de cet incroyable bâtiment. Essayons d’y voir un peu plus clair.

Un projet dantesque à la mesure de la dictature roumaine

Revenons tout d’abord sur le contexte général de la dictature communiste roumaine de Ceausescu. Nicolas Ceaucescu arrive au pouvoir en 1965. Il va reprendre les rênes du pays, puis va le diriger en alternant ouverture et fermeture envers l’international. Il souhaite s’émanciper de l’URSS et va donc se rapprocher de certaines puissances, par exemple la France. Pour ce qui est de l’intérieur du pays, la répression et la surveillance ne cessent de croître, jusqu’à atteindre un sommet à la période du projet de la maison du peuple.

D’ailleurs, le projet de la Maison du peuple s’inscrit dans une triple volonté politique de Ceaucescu : raffermir le nationalisme des Roumains et la souveraineté du pays, tout en rêvant de grandeur pour la Roumanie, souhaitant que Bucarest, cible de choix, rivalise avec les plus grandes capitales européennes.
Ce projet pour Bucarest est antérieur à la période communiste. Dès le XIXème, des travaux sont engagés pour donner une cohérence et une grandeur à une ville qui en manque. Le projet se précise dans l’après-Première Guerre mondiale, quand la Grande Roumanie réunifiée est créée. La ville, qui est alors d’un grand mélange architectural et de faible densité, se doit de ressembler à LA ville du moment, Paris. Le but est alors de créer de grands axes et des îlots fermés. On cache aussi la désorganisation architecturale de l’ancien tissu urbain par des façades unies et ornées. Une idée qui sera reprise plus tard par Ceausescu.
Ce projet qui commence au XIXème jusqu’à l’entre-deux-guerres fonctionne et donne un visage nouveau à la ville. Sous l’ère Ceausescu, plus question de s’inspirer de Paris, mais on le verra plus tard, il y toujours la volonté de « monumentaliser » la ville, c’est la pierre angulaire du projet.

Ceausescu en visite sur le chantier de la maison du peuple.
Le chantier de la maison, vue du « Boulevard de la victoire du Socialisme »

Dans ce contexte totalitaire, où tout est possible et où le passé importe peu, la volonté de transformer Bucarest va s’appuyer sur un fait providentiel : en 1977, un très puissant séisme va détruire et fragiliser une grande partie du centre de la ville. L’occasion est inespérée, et le pouvoir va en profiter pour remodeler Bucarest, prétextant la sécurité pour détruire des quartiers entiers (nous y reviendrons). Les époux Ceausescu vont se mettre en scène (comme à leur habitude) en sauveur des Bucarestois, alors que leur projet, encore secret et flou, va profondément bouleverser la vie et le décor des habitants.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il convient de préciser que ce n’est pas que Bucarest qui est concerné par le projet de « table rase » du pouvoir. En 1974 est adoptée une « loi relative à la planification des villes et des villages », qui ouvre la voie à une démolition sans commune mesure en Europe (hors période de guerre). Près de la moitié des agglomérations roumaines seront concernées, la plupart dans les provinces de Valachie et Moldavie. Mais recentrons-nous sur Bucarest.

Le projet de la maison du peuple s’inscrit dans un projet bien plus large appelé « Centre Civique ». Il s’agit, en plus de la Maison, de transformer durablement le visage de Bucarest, avec notamment la construction d’une allée monumentale, la plus large et grande du monde, qui s’intitulera « Boulevard de la victoire du socialisme » (elle fait approximativement 3 km). Ce boulevard devra canaliser les regards vers la maison. Le lien quasi- divin entre les deux ensembles est le balcon pharaonique de la Maison du peuple, dans l’axe du boulevard, qui doit servir lorsque le « Conducator » veut s’adresser à son peuple. Mais il manque quelque chose dans ce lien, et c’est tout un symbole : c’est une entrée publique, à la mesure de la Maison, comme dans tout bâtiment monumental. Ceausescu veut se montrer comme un être divin, et surtout, inaccessible. La Maison du peuple doit être une « cité interdite », la demeure d’une semi-divinité, interdite au roumain de base.

Chantier du « Boulevard de la victoire du Socialisme »
Vue contemporaine du balcon principal de la maison, dans l’axe du Boulevard de la Victoire du Socialisme

La réalisation du boulevard s’accompagne évidemment d’une refondation totale du tissu urbain. Soit l’on détruit et l’on construit des bâtiments qui accueilleront les ministères, soit l’on refonde les façades de façon relativement uniforme (des différences sont tout de même visibles sur les trois kilomètres du boulevard, selon les différents architectes).

Pour ce qui est d’ailleurs du style, il est représentatif des inspirations des architectes roumains sous Ceausescu : le modèle soviétique, tout d’abord. Si il a ses fulgurances, ce dernier a d’inhérents et majeurs problèmes, synthétisés par cette déclaration d’un des bâtisseurs du Bucarest des années d’entre deux guerres, l’architecte Cantacuzino :
« Les architectes soviétiques n’utilisent pas les espaces, mais font du gâchis. Leurs places sont des terrains vagues. À l’inverse, à l’intérieur, on est confronté à une pauvreté de l’espace(…)».
Une autre inspiration, plus intéressante selon moi, l’architecte Le Corbusier et la « charte d’Athènes ». Malheureusement, c’est surtout le manque de considération pour l’ancien et la destruction sans état d’âme des vieux quartiers qui est mis en avant. On se souvient des plans délirants de Le Corbusier pour Paris. La volonté du pouvoir de faire table rase, couplé avec l’idée architecturale que seul le moderne est légitime, va être fatale au vieux Bucarest.

On peut ajouter l’idée fugace, qui va être importante pour l’ornementation des nouveaux bâtiments, et en rapport avec l’idéologie communiste, que le peuple à un certain « droit aux colonnes », que le style classique n’est pas réservé à l’élite. On usera et abusera de cette idée au départ intéressante.

Le projet est monumental, historique, et donc il fera entrer l’architecte en charge dans l’immortalité. C’est donc, par l’intermédiaire d’un concours lancé par Ceausescu, qu’une génération d’architectes roumains va s’affronter pour avoir l’honneur ultime de diriger le projet. C’est Anca Petrescu qui remporte la mise et est nommé architecte en chef du projet. Elle aura sous ses ordres le nombre incroyable de 700 architectes. Mais on le verra, le véritable décideur reste et restera tout au long du chantier, Nicolas Ceausescu.

Un extrait d’interview d’Anca Petrescu, réalisée après la chute du dictateur, nous éclaire :
« Au début, on a eu une architecture simple, moderne. Mais quelqu’un lui a dit [à Ceausescu] que l’architecture classique était meilleure. J’ai fait les modifications nécessaires, parce que j’étais employée et financée, c’est pareil partout dans le monde (…) j’étais têtue, voulant aussi imposer mes idées(…). Maintenant tous disent qu’à ce moment-là on aurait dû être contre. Mais je ne me rappelle personne qui ait osé dire : je ne suis pas d’accord. »

On peut rêver d’un Bucarest qui aurait été reconstruit de façon pratique, moderne et novatrice, à l’instar de Skopje à cette époque.

Un chantier gigantesque et destructeur.

« Le camarade Nicolae Ceausescu et la camarade Elena Ceausescu ont inauguré les travaux de construction de la maison de la République [autre nom de la maison du peuple] et du boulevard de la Victoire du Socialisme, œuvre architectonique monumentale représentative de l’époque la plus éclairée de l’histoire du pays. »
La Scînteia, 26 juin 1984

Le chantier commence alors même que le projet n’est pas totalement décidé. Mais qu’importe, car Ceausescu changera des dizaines de fois les plans selon ses envies et humeurs. Nombreuses seront les parties du centre civique qui seront construites, détruites puis reconstruites sur ordre du dictateur. La taille de la Maison, et celle du boulevard seront rallongées en permanence, toujours plus grand, toujours plus fort. Fort en effet, la maison doit être indestructible, de façon littérale. La structure doit être (et de fait, est) capable de supporter 25 séismes.
Mieux encore, le sous-sol de la maison est au moins aussi vaste que la maison elle-même. Et c’est sans doute la partie du bâtiment qui alimente le plus les fantasmes, car de sa construction jusqu’à aujourd’hui, le mystère reste grand. Même l’architecte en chef déclara ne rien connaître de cette partie de la maison, construite par une équipe différente de la sienne, et tenue au secret. Au vu de la structure émergeant du sol, de la mégalomanie et paranoïa de Ceausescu, et des informations partielles (et de seconde main) dont je dispose, nous avons potentiellement sous la maison, la structure souterraine et secrète la plus formidable de toute l’Europe (voir du monde). Tout cela est impossible à vérifier (à ma plus grande frustration) car la maison accueillant aujourd’hui les autorités les plus sensibles de l’état, le secret reste bien gardé pour d’évidentes raisons de sécurité. Ceux qui ont lu la bande dessinée « V for Vendetta » comprendront aisément pourquoi.

Une des rares photos du sous-terrain de la maison

Le chantier donc, est gigantesque. Difficile d’échapper, pour le décrire, à une litanie de chiffres tous plus irréels les uns que les autres. On le verra, il en va de même pour les destructions qu’engendre ce chantier. Alors, allons-y gaiement : 5000 ouvriers rien que pour la maison (il n’y a pas que des professionnels, on recrute aussi des jeunes issus de groupes communistes, ainsi que des soldats), 30000 pour l’ensemble de la ville. Ceausescu, insatisfait du rythme des travaux, en recrutera de force 24 000 de plus. Ce qui nous amène à la coquette somme de 54 000 travailleurs sur le chantier, pour un pays qui comporte à l’époque 23 millions d’habitants.

En plus des dizaines de milliers de nouveaux logements, on construit plusieurs ensembles emblématiques : une nouvelle bibliothèque nationale, l’hôtel du parti (un bâtiment lui aussi gigantesque), divers ministères, de grands magasins, le métro, des passages souterrains labyrinthique (les piétons doivent s’enterrer pour favoriser la circulation automobile), de grands marchés couverts, et l’aménagement du fleuve Dambovita.
Ce dernier me plaisant particulièrement, en effet, son aménagement se fait en deux niveaux : un niveau inférieur, qui permet la circulation des eaux usées, et un supérieur, qui laisse couler sur un immense lit de béton, une eau propre et plus en phase avec le standing supposé du nouveau Bucarest.
Tous ces chantiers ont, évidemment, des dates de clôtures absolument irréalisables, qui amèneront à des malfaçons et à une basse qualité de construction (et aujourd’hui à un vieillissement précoce du bâti). La consommation électrique du chantier est telle que la ville (hôpitaux compris) doit procéder à des coupures sporadiques.

Quelques chiffres sur la maison du peuple, en passant : 450 000 m² construits (deuxième bâtiment le plus grand du monde après le Pentagone semble t-il):
Hauteur de la terrasse la plus haute : 84 m. Avec la colline de 16 m on trône 100 m au-dessus du centre de Bucarest.
Le plus grand couloir de la maison fait 250m de long, sur 12 de large et 16m de haut.
Cout : 22 milliard de Lei (coût en euros, sans l’inflation, et selon mes calculs approximatifs : 4, 5 milliards d’euros)

Côté ambiance et décor, des quartiers sont rasés et labourés, telles des surfaces agricoles. On peine à imaginer le traumatisme des Bucarestois à cette époque.

On ne peut pas l’imaginer, mais on peut toujours le quantifier :
De 1984 à 1987, 400 hectares sont rasés.
9000 bâtiments du XIXème ou plus anciens sont détruits.
40 000 personnes déplacées.
2 quartiers disparaissent presque entièrement (Izvor et Dudesti-Vacarenti).
Disparition ou déplacement (par un système de rails) de 20 églises et 6 synagogues.
Bilan : un cinquième des constructions historiques de Bucarest ont disparu.

Une vue du quartier d’Uranus avant sa destruction.
Le déplacement sur rails d’une église orthodoxe.

Alors quelles réactions face à un tel massacre ? Et bien il y en a assez peu, nous sommes dans une terrible dictature, la population est terrorisée et/ou résignée. Seuls quelques intellectuels courageux oseront émettre des protestations à l’intérieur du pays. Pour ce qui est des exilés à l’étranger, ils essaieront d’alerter, en vain, l’opinion publique internationale.

Une réflexion personnelle pour conclure ce chapelet de destructions : C’est une honte de voir à quel point le patrimoine historique de Bucarest est aujourd’hui délaissé, voire vandalisé et laissé aux promoteurs sans scrupules, après le profond traumatisme qu’il a subi lors des années Ceausescu. Malheureusement si aucune solution politique forte n’est apportée, ce qu’il reste du Bucarest ancien finira par disparaître, d’une façon beaucoup moins spectaculaire et beaucoup plus pernicieuse que lors de la construction du Centre Civique.

Un héritage controversé au sortir de la dictature.

Et puis, c’est la chute. Une révolte populaire, une arrestation, une exécution. Le quasi-divin dictateur est abattu avec sa femme, en un temps record. Je ne reviendrais pas sur le contexte de cette « révolution » (ou dans un autre billet peut-être) où il y aurait bien des choses à dire.

Je vais plutôt m’intéresser à la période de transition, l’après-Ceausescu. Ces années sont complexes, elles voient arriver au pouvoir un ancien du parti communiste, Ion Illiescu. La maison traverse ces années-là et est un héritage assez peu discret d’une époque que l’on veut bien vite oublier. On va le voir, l’avenir de la maison fait débat, avec des positions tranchées, voir extrêmes.

Toujours est-il que nous sommes dans un moment où le peuple peut, pour la première fois, s’approprier en partie cette maison qui porte son nom. La curiosité est immense et des files d’attente gigantesques se forment pour visiter cet ensemble qui a tant fait souffert la ville et ses habitants. On découvre ce trésor caché dans un mélange de colère et d’extase.

Le chantier inachevé de la maison en 1990
Bucarestois faisant la queue pour visiter la maison, juste après la chute de Ceausescu.

Anca Petrescu : « […] Après 1989, la maison a fait l’objet d’un rejet et d’une réaction politique abominable, qui était justifié parce que les gens avaient beaucoup de problèmes qu’ils ont projetés sur cette maison (…) Mais l’opinion actuelle a changé , à l’intérieur comme à l’extérieur du pays (…) immédiatement après la révolution, les portes ont été ouvertes. Et les gens faisaient des kilomètres de queue pour voir la maison. Un sondage a été réalisé [pour savoir que faire de la maison] […] »

Alors les paroles de l’architecte en chef, qui défend son travail (et c’est bien normal), sont-elles justes ? Étudions d’abord la réaction politique, qui en effet est très violente. On propose des solutions soient irréalistes, soient loufoques. Certains députés veulent dynamiter la maison (ce qui serait quasi impossible vu la solidité du bâtiment), soit l’enterrer sous des milliers de mètres cubes de terre, soit la laisser volontairement à l’abandon. Du grand art. On pourrait même ironiser sur le concours d’anticommunisme forcené qui se joue dans les rangs de députés qui se sont parfois compromis avec l’ancien pouvoir.

On propose aussi, et c’est plus intelligent même si contestable en beaucoup de points, de transformer la maison en grand centre de divertissement, voir de débauche. On veut voir le peuple s’extasier devant les ruines d’un pouvoir déchu, tout en jouant à la roulette, façon Las Vegas. Ou bien Disneyland communiste , comme nous le révèle cette déclaration d’Augustin Ioan, un architecte roumain, en 1990 :
« [La] fonction de casino convient parfaitement à cette maison […] les auditoriums pourraient héberger des spectacles de tout genre, depuis les peep-shows jusqu’au festival Enesco [festival célèbre de musique classique] »

Un carrefour entre deux couloirs dans la maison du peuple.

En vérité, c’est une solution plus intéressante qu’elle y paraît. En libérant de sa solennité la maison, on peut rêver d’un gigantesque espace de fête, de culture permanente, un espace populaire et libre, une ville dans la ville, une Babylone moderne. On imagine aisément les fêtards déambulant dans ce dédale d’immenses couloirs au son de musiques amplifiées… Mais je m’emporte.

J’ai pu croiser au cours de mes recherches diverses rumeurs faisant état d’un rachat de la maison par un milliardaire américain. Ici il s’agit de Donald Trump, là-bas de Warren Buffet… Je n’ai vu aucune information étayant ces rumeurs. Mais si elles se trouvent être vraies, alors cette solution aurait été la pire de toutes. Cela aurait été une humiliation sans pareil pour le peuple roumain, dont le sacrifice aurait été foulé au sol par ceux qui exploitent d’autres peuples, dans d’autres endroits de la planète.

Car finalement c’est bien le peuple qui va être amené à décider quoi faire de cette satanée maison. Des carnets sont remplis lors des visites après la révolution, et ils sont sans appel : les roumains sont attachés à cette maison, non par nostalgie d’un régime honni, mais comme témoignage des sacrifices imposés par ce dernier. On gardera la maison telle quelle, et le nouveau pouvoir (ex-communiste) fraîchement élu terminera les travaux. Dans le même temps, ce même pouvoir en profite pour éloigner à nouveau le peuple de sa maison par une profusion de barrières et de gardes.

Donc, il semble que cette maison soi-disant mal-aimée, soit tout de même importante aux yeux des Roumains, comme le disait l’architecte en chef Anca Petrescu.

Le peuple toujours absent ?

Cela dit, il y aura encore des polémiques, notamment lorsque progressivement, et ainsi que le souhaitait Ceausescu, les institutions d’état vont se concentrer dans la maison. La chambre des députés intègre le bâtiment en 1994, puis le Sénat en 2004. Désormais, le nom officiel du bâtiment n’est plus « Maison du Peuple » mais « Palais du Parlement ». Une dépossession symbolique, une dépossession de plus. Malgré l’installation du Musée National d’Art contemporain et des visites régulières (mais très encadrées comme on a pu le voir), le peuple est grandement exclu. Ce sont désormais les ministres, les politiciens, les gens importants qui ont le droit de déambuler dans les couloirs luxueux.

Salle Nicolae Iorga

À une exception près : les salles peuvent être louées, pour des prix astronomiques (mais qui ne sont pas révélés au public) aux grandes entreprises qui souhaitent faire des réceptions dans le luxueux palais. On prétexte pour cela, et c’est sans doute légitime, le coût immense de l’entretien annuel du palais.

Ainsi on a pu voir la dernière « Bentley » rouler dans la grande salle « Unirii » . Là aussi, c’est tout un symbole. Des politiciens pour certains corrompus et des représentants de grandes marques de luxe, réservées aux riches, se croisant et se saluant dans le palais construit sur la souffrance des Roumains. Ces derniers se sont fait doublement arnaquer : par un régime dictatorial se réclamant de la lutte des classes, qui le força à construire une maison pour un sur-homme, et par un régime capitaliste qui se pavane et s’amuse dans des murs luxueux et interdit. Triste destin pour une maison qui aurait pu un jour (ou qui l’a été très brièvement) revenir réellement au peuple…

Une réception dans la salle « Unirii »
Présentation de la nouvelle « Bentley » dans la salle « Unirii »

Malgré tout, la maison est aujourd’hui le symbole de la ville, comme l’est la tour Eiffel pour Paris. Elle est acceptée et fait même la fierté de beaucoup. Une fin amère, mais plutôt heureuse au vu du passé de la maison.

Théo Gibolin

Sources:

DURANDIN Catherine. La Roumanie de Ceausescu. Epaud, 1989
IOSA Ioana. L’héritage urbain de Ceausescu : Le centre civique de Bucarest. Editions L’Harmattan, 2006
BRUZULIER Grégoire, Le roi et l’oiseau ou l’architecture de Paul Grimault, Revue en ligne Alter/réalités, 2011


L’auteur VS rideaux du Palais

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