Grandeur et décadence du delta danubien: Récit d’une excursion à Sulina

Les deltas sont des espaces géographiques qui ont quelque chose de particulier, comme les immenses métropoles ou la campagne bucolique, ils évoquent tout autant des souvenirs que des ambiances ou des références culturelles.

Le delta évoque, pour ma part, une impression de lieu à part, isolé du monde par sa géographie, mais aussi par son mode de vie : les canaux, le bateau, et pour tomber dans les clichés, une vie au rythme de l’eau qui s’écoule, voir qui stagne. J’imagine une existence frugale, fruste, mais complète et loin des turpitudes du monde moderne. Une vie qui ne s’embarrasse que de l’essentiel. Peu palpitante, mais en harmonie avec elle-même.
Les références culturelles me viennent principalement de l’autre côté de l’Atlantique, du delta le plus célèbre du monde occidental : celui du Mississippi. Certains films ou séries ont su montrer la complexité et parfois la tristesse de ces espaces à part. Je pense à la série « True detective », aux « Bêtes du sud sauvage » ou encore au film « Mud » de Jeff Nichols.
Pour ce qui est des expériences personnelles, à part une connaissance très partielle de la Camargue, l’espace du delta m’est presque inconnu et donc très mystérieux. En revanche, la notion de « bout du monde » que l’on peut y retrouver m’intéressait, venant moi-même d’un « Finis Terrae » (à l’exact opposé de l’Union européenne). Je voulais comparer les deux, voir quels points communs et quelles différences trouve-t-on dans ces bouts du monde dissemblables, l’un abrupte face à l’immensité atlantique, l’autre tout en douceur vers la mer noire.

Nous partons mon amie et moi de la gare du Nord à Bucarest. Nous changeons à Medgidia, et dans un train sans âge, aux sièges défoncés et aux vitres éclatées, nous nous dirigeons vers la porte d’entrée du delta : Tulcea.

La gare de Tulcea

Voyage au bout du Delta

Mon Dieu, que la route vers le delta est triste. Nous traversons de plates immensités, où broutent parfois quelques moutons ou des vaches isolées. Beaucoup, beaucoup de déchets. Le plastique accomplit de façon inéluctable sa lente transhumance vers la mer. Il se regroupe ici et là, comme des pèlerins en dernière prière vers le grand saut. Parfois, un lac, un relief ou un détail vient mettre un peu de joie ou d’intérêt dans cette morne plaine. Nous traversons des gares qui semblent faire un concours pour savoir qui sera la plus délabrée. Sans la présence de l’eau, la platitude qui crée le delta n’inspire que la dépression.

Nous arrivons à Tulcea avec une envie de découvrir un paysage plus attrayant et stimulant que celui nous accompagnais jusqu’ici. La gare, avec son originalité toute de béton, nous met dans la bonne voie. La ville est en soit une curiosité. Elle n’a pas le charme de ces anciennes villes fluviales de villégiature, constellées de maisons bourgeoises qui rivalisent de raffinement.
Comme disais de façon cruelle l’écrivain controversé Pierre Dominique en 1926:
« Au voyageur fatigué du ciel et de l’eau, les bouches du Danube s’annoncent par un misérable village massé autour d’un dôme d’or, et qui semble flotter sur la mer. ».

Depuis le village a bien grandi, et le front du Danube propose des quais et une succession de grands immeubles et de pontons, d’où partent les nombreux bateaux vers les différents villages disséminés dans le Delta. Il y a aussi de grands hôtels, bien évidemment vides en ces temps de pandémie. Car notre temporalité est importante : nous sommes à la fin de l’hiver, et au pic d’une épidémie mondiale. L’activité à Tulcea est en sommeil, donnant une ambiance assez indéfinissable. On peut bien sûr deviner la frénésie des étés lorsque les touristes de toute la Roumanie pour voir cette nature prétendument sauvage. On peut même imaginer des embouteillages des dizaines de hors-bord transportant des familles équipés de gilets criards. Mais pour l’instant, il semble que nous soyons les seuls étrangers ici.

L’architecture est brutaliste, faites de béton, de formes inutiles et plaisantes sur les toits, avec des couleurs autrefois vives aujourd’hui délavées. Parfois, vers la partie plus ancienne de la cité (le « misérable village » de Pierre Dominique), on retrouve quelques bijoux architecturaux, anciens et délabrés, comme la Roumanie sait en produire.

Les bâtiments jouxtant les quais à Tulcea

La visite de la rive gauche nous donne un autre ton. Ici peu de voiture, et surtout, pas de routes asphaltées. Seule une piste caillouteuse nous emmène sur ce qui selon notre carte est une plage. Après quelques petites mésaventures avec les chiens locaux (un classique en Roumanie), nous tombons sur un espace que je définirai comme un mélange entre marais et décharge. Il semblerait que ce soit notre plage. En fait, on peut deviner que ce fut un endroit accueillant autrefois. On distingue encore les anciens aménagements, les terrassements, les efforts pour modeler le bord du fleuve. Mieux encore, à quelques mètres, un bâtiment qui servait de bar. Il est aujourd’hui en friche et sert d’étable pour les vaches. De par son style moderne, des souvenirs de vacances qu’il évoque (et du dynamisme de son époque), ce bar abandonné concentre toute la nostalgie d’une époque qui semble si lointaine. Le passé ressemble au futur, et le présent au passé.
On peut monter sur le toit du bâtiment, et contempler les environs avec au loin les cheminées des usines et les hangars des chantiers navals.

Après la découverte de ce lieu qui brouille notre notion du temps, nous prenons la navette pour notre prochaine destination, le dernier village avant la mer : Sulina.

L’ancien bar de la « plage » transformé en étable.

Grandeur et décadence de Sulina

Sur le trajet, nous croisons plusieurs cimetières de bateaux, pour certains assez récents. Ils sont là, bien rangés, attendant un éventuel démantèlement. Nous arrivons enfin à Sulina.

« Débarquer de nuit à Sulina est propice aux fantasmes, aux sourdes appréhensions des villes portuaires qui ne montrent d’elles-mêmes qu’une rangée de hangars endormis, silhouettes fantastiques de bâtiments mystérieux. Il faut d’abord enjamber des chalutiers amarrés les uns aux autres avant de parvenir au quai obscur, plein d’ombres furtives et de chiens énervés. Mieux vaut attendre la lumière du jour pour dissiper ces peurs irrationnelles. Mais même de jour, Sulina reste peuplée de fantômes… »
Guy-Pierre Chaumette, Sulina, au bout d’une Europe, vit hors du temps.

Nous n’arrivons pas de nuit, mais bien de jour, après avoir débarqué les énormes colis pour la survie du village, des cagettes de poussins, des produits textiles, de gros baluchons non identifiés. La ville est calme, et le beau temps nous fait apprécier le silence paisible.
C’est un étonnant mélange de divers bâtiments représentant des époques bien distinctes. On reconnaît certaines beautés de la splendeur passée de la ville, ainsi que des bâtiments d’habitations dans un style socialiste très sobre, pour ne pas dire austère.

Sulina, le grand quai du port en 1900, photo collection ICEM Tulcea

Revenons brièvement sur l’histoire très particulière de Sulina. Avant 1856, c’est un simple village de pêcheurs, au milieu de terres marécageuses et incultivables. Les habitants sont des Lipovènes, des orthodoxes considérés par le pouvoir tsariste russe comme des hérétiques, et donc persécuté. Ils ont trouvé refuge en masse dans l’Empire ottoman d’alors, et se sont définitivement installés dans le Delta.

À la fin de la guerre de Crimée, les puissances européennes victorieuses reprennent le delta à la Russie (qui l’avait récupéré aux ottomans entre temps). Les anciens belligérants, vainqueurs comme vaincus, et d’autres puissances européennes, décident de créer une organisation internationale pour faciliter la navigation sur le Danube. Les puissances locales, c’est à dire la Moldavie et la Valachie (la Roumanie n’existe pas encore) sont en revanche exclues… Sulina devient alors une place forte de la toute nouvelle CED, la Commission européenne du Danube. Cette organisation va alors réaliser de nombreux aménagement sur terre et sur l’eau. On construit des phares, on creuse des canaux, on réalise des quais pour les nombreux bateaux de commerce qui transiteront à Sulina. On y ajoute un chantier naval, un hôpital et une usine électrique. La population s’agrandit, on construit des lieux de cultes pour les nombreuses différentes confessions qui se côtoient dans cette « Europolis ». On y trouve des Grecs, des Turcs, des Russes, des juifs, des Arméniens, des Roumains, des austro-hongrois, des Albanais, des Britanniques, des Français, etc. Le cimetière d’aujourd’hui témoigne du formidable cosmopolitisme qui régnait dans la ville à l’époque.

Sulina, Rue Élisabeth, photo collection BAR, Bucarest
Sulina en 1930, photo archives Commission Européenne du Danube

« Sulina, du nom d’un chef cosaque, est la porte du Danube. Le blé en sort et l’or rentre. La clef de cette porte est passée au fil des temps d’une poche à l’autre, après d’incessantes luttes armées et intrigues. Après la guerre de Crimée, c’est l’Europe qui est entrée en possession de cette clef qu’elle tient d’une main ferme et ne compte plus lâcher : elle ne la confie même pas au portier, qui est en droit d’en être le gardien.
Sulina, tout comme Port-Saïd à l’embouchure de Suez, une tour de Babel en miniature, à l’extrémité d’une voie d’eau internationale, vit uniquement du port.
Cette ville, créée par les besoins de la navigation, sans industrie ni agriculture, est condamnée à être rayée de la carte du pays, si on choisit un autre bras du fleuve comme porte principale du Danube. »

Jean Bart, Europolis, 1933

Ce sont les deux guerres mondiales qui vont amorcer le long déclin de Sulina. La Première Guerre va perturber le fonctionnement de la CED et la navigation sur le Danube. Peu à peu, l’embouchure s’ensable, rendant encore plus difficile le passage des bateaux. La ville perd son cosmopolitisme, et en 1939, date de la dissolution de la Commission, la ville est en majorité de populations roumaine.
En revanche, la Seconde Guerre va directement endommager la ville. En 1941, peu après le début de l’opération Barbarossa, les Soviétiques lanceront des raids contre la côte roumaine, qui est alors alliée de l’Allemagne. Le centre-ville de Sulina est durement touché, et de nombreuses bâtisses anciennes disparaîtront. La ville ne sera que partiellement reconstruite.

Quelles traces peut-on voir aujourd’hui de la période faste de Sulina ? Quelques bâtiments emblématiques de la CED, comme l’ancien phare ou le palais dans le quartier administratif. D’autres bâtisses encore très belles malgré leur état fort dégradé rappellent ce flamboyant passé. Mais les ruines les plus visibles sont celles qui témoignent de la période communiste. Reprenons notre récit.

Le phare construit par la CED, aujourd’hui désaffecté.

Une ville meurtrie par la transition post-communiste

Nous employons divers moyens de locomotion pour visiter les environs. Le vélo et le bateau se prêtent évidemment bien à cet environnement ou l’asphalte n’est que secondaire. Notre guide (et hôte), Nicolae, est un natif de Sulina, mais il fut bien longtemps matelot sur les cargos appartenant à la CMA-CGM. Il nous racontera autour d’une tasse de thé et dans un français approximatif quelques-unes de ses expériences en mer. Il nous montrera aussi avec une certaine fierté des photos de son ancien navire, la liste de ses escales autour du monde (du Havre à la Polynésie) et des photos de lui et de ses camarades, cheveux longs et pantalons pattes d’eph’. C’est lui qui nous fait monter dans sa barque motorisée pour un tour aux abords de la ville et dans le delta. Durant le trajet, alors que nous croisons de nombreux bâtiments désaffectés. Nicolae peste contre la « démocratie », qui a fait partir les emplois, et a vendu le pays pour presque rien.

De ce côté, les anciens chantiers navals, dont il ne reste plus grand-chose. Un peu plus loin, une ancienne conserverie (un grand classique dans le paysage post-industriel d’une ville portuaire, de Douarnenez à Sulina), et de nombreux bateaux échoués, sombrant lentement dans le fleuve. Nous passons aussi devant les bâtiments de l’ancienne garnison militaire. Quelques bateaux de la police des frontières mouillent aux abords, mais seuls restent à terre de la ferraille et des squelettes de béton. La plupart de tout cela ont cessé de fonctionner lors des années de transition post-communiste, dans les années 90. Il m’est encore difficile, en tant qu’européen de l’ouest, de saisir la violence économique vécut par les populations de l’Est lors de ces années noires.

« Au-delà s’étendait un no man’s land de dunes, de canaux et d’étendues d’eau croupie, de poutrelle et de blocs de béton dont on ne comprenait pas la destination première. Et au-delà, encore, la mer, qui plus que Noire méritait le nom de Morte, tant le battement mécanique de ses vagues huileuses et sombres imitait maladroitement la respiration marine.« 
François Maspero, Balkans-Transit, 1997

Il est certain que Sulina mettra encore des années pour se relever de ce désastre. Et la sanctuarisation du delta comme réserve naturelle n’aide pas les populations locales. Elles n’ont, comme d’habitude, pas été prises en compte lors des décisions venant de plus haut. Nous y reviendrons.

Les environs de Sulina : un décor atypique

Mais le delta est censé donc être une réserve naturelle, et ce n’est pas (encore?) les carcasses des activités humaines qui attirent les touristes. Alors, faisons un tour dans les environs pour jauger de la nature. En vélo tout d’abord, dirigeons-nous vers la plage, qui est à quelques petits kilomètres de Sulina. Nous dépassons le fameux cimetière cosmopolite de Sulina, qui abrite des sépultures de dizaines de nationalités et confessions différentes. Nous évoluons dans un paysage de marécages constellés de déchets, où vivent des vaches et des chevaux en toute liberté. De nombreux chiens font la sieste sur le bas coté de, l’air presque mort, mais ils sont en fait dans un lourd sommeil, aidé par le soleil qui réchauffe les pavés de la route. Difficile de décrire cet environnement qui, malgré une apparence glauque au premier abord, ne manque pas de charme.

Arrivé sur la plage, vide, balayée par les vents, et constituée de sable grisâtre. Cette impression d’immensité m’avait manqué. Des parasols végétaux bien rangés en régiments rappellent le dynamisme du tourisme ici en été. On ne peut distinguer la fin de la plage à cause de son immensité. En revanche, une barrière interdisant le passage vers l’embouchure du fleuve est présente. Des espèces rares et menacées sont ici protégées.

Une simple barrière massive, décorée, montre qu’ici on se soucie de l’environnement. Une barrière et une attention qui va contraster avec notre prochaine découverte. En revenant de la plage, nous prenons un chemin de terre qui longe un petit canal, sur plusieurs kilomètres. Nous ne croisons personne. L’isolement de l’endroit, les arbustes et la terre sèche nous fait dire qu’il s’agit d’un endroit parfait pour cacher un cadavre. Peut-être y en a-t-il ?
A priori non, mais par contre nous tombons sur une immense décharge illégale, en partie nettoyée avec l’aide de l’UE (un immense panneau à l’entrée vient nous le rappeler). Encore une fois, la présence d’animaux en liberté contraste avec les immondices partout présentes. Une meute de chiens aboyant au loin nous fait rebrousser chemin.

Nous tentons la rive gauche du bras du fleuve, et retrouvons un peu la même ambiance que sur la rive gauche de Tulcea. Presque pas de voiture, une route approximative et de modestes maisons, uniquement reliées au fleuve, et donc à la civilisation, par de petites barques accrochées aux pontons. Il semblerait que les gens vivent principalement de la pêche. Sur le chemin, nous croisons une péniche abandonnée et vandalisée. Peut-être par les jeunes qui plus loin profitent des derniers rayons de soleil et testent leur courage en grimpant sur les hautes structures de béton . Le « Print Constantin » est là, délaissé sur le fil de l’eau. Il a troqué son charme d’antan pour un autre, moins évident, mais tout aussi expressif. On se met à rêver du temps ou il transportait des touristes ravis sur le Danube, ou l’on y organisait des soirées karaoké, ou des dîners amoureux. La piste s’arrête peu après, mais sans doute existe-t-il encore d’autres masures de pêcheurs, au bout de ce bout du monde.

Alors bien sûr, si l’on s’éloigne Sulina, et que l’on s’aventure en bateau dans le dédale de canaux du delta, on pourra bien mieux sentir cette nature sauvage qui nous est vendue sur les plaquettes touristiques. Et c’est ce que nous avons fait, toujours accompagné de notre guide bienveillant , Nicolae. Il nous balade et nous perd, nous fait quitter la civilisation pour un enchaînement de bras et de lacs, de baies. Lui seul semble connaître la complexe géographie des lieux. Les déchets plastiques disparaissent peu à peu, et la présence des oiseaux se massifie. Aux abords des rives nous observent vaches, chevaux et chacals. Dans la baie, c’est une mer d’huile simplement troublée par le mouvement lent de notre moteur. Au loin, en essayant d’apercevoir l’Ukraine, on peine à distinguer la terre et l’eau. Nous sommes hors du temps.

Mais cette impression de nature sauvage est en fait tronquée. L’apparence actuelle du delta est absolument façonnée par l’homme, et évoquer cette question nous permet aussi de nous replonger brièvement dans l’histoire du delta pendant la période communiste.

Une nature façonnée par l’homme

« L’emplacement actuel des montagnes, des rivières, des champs et des prés, des steppes, des forêts et des côtes ne peut être considéré comme définitif. L’ homme a déjà opéré certains changements non dénués d’ importance sur la carte de la nature ; simples exercices d’ écolier par comparaison avec ce qui viendra. La foi pouvait seulement promettre de déplacer des montagnes, la technique qui n’admet rien par foi les abattra et les déplacera réellement. Jusqu’ à présent, elle ne l’a fait que pour des buts commerciaux ou industriels (mines et tunnels), à l’avenir elle le fera sur une échelle incomparablement plus grande, conformément à des plans productifs et artistiques étendus. L’ homme dressera un nouvel inventaire des montagnes et des rivières. Il amendera sérieusement et plus d’une fois la nature. Il remodèlera, éventuellement, la terre, à son goût. Nous n’avons aucune raison de craindre que son goût sera pauvre. (…) L’ homme socialiste maîtrisera la nature entière (…) au moyen de la machine. Il désignera les lieux où les montagnes doivent être abattues, changera le cours des rivières et emprisonnera les océans »
Trotsky, 1924

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pouvoir communiste va tenter de rationaliser le delta pour en faire un espace productif. Plusieurs phases vont rythmer la seconde moitié du 20ème siècle. Une constante est cependant à noter : l’utilisation de main d’oeuvre forcée pour « remodeler » la nature. L’exemple le plus probant de ce travail forcé ne se situe pas dans le delta, et paradoxalement lui causera du tort en réduisant le trafic fluvial dans ce dernier : la construction de 1947 à 1987, du canal Danube-Mer noire, qui relie la ville fluviale de Cernavoda au port maritime de Constanta.

On tente les premières années de développer la culture du roseau, pour en faire de la cellulose. Ce sera un échec relatif. Puis dans les années Ceausescu, on s’oriente vers la pisciculture intensive, qui pour plusieurs raisons se révélera moins rentable que la pêche traditionnelle. On suit aussi pendant quelque temps le modèle ukrainien de réalisation de polders et d’assèchement des marais pour en faire des terres cultivables. On cherchera aussi à transformer le sable du delta en verre, à l’aide d’un grand complexe industriel qui ne sera en fait jamais mis en route.
À chacune de ces grandes phases d’exploitation du delta, le milieu naturel est profondément bouleversé. On assèche ici, on inonde là. On déséquilibre totalement le fragile écosystème, et on modifie le paysage. Celui que l’on peut découvrir aujourd’hui est donc une création humaine, et récente pour une grande partie.

Depuis 1990, le delta est devenu un espace protégé. L’État roumain veut une politique de « reconstruction écologique ». Une des mesures est la limitation d’accès pour les locaux aux ressources naturelles, eux qui majoritairement en vivent, dans un contexte de très fort taux de chômage (toujours très haut aujourd’hui).
Comme d’habitude, le pouvoir central a négligé la population locale dans ses prises de décision. Il a privilégié la protection de l’écosystème, et c’est louable, mais au détriment des populations. C’est hélas un classique politique que d’oublier la vision de l’habitant, qui lui aussi fait partie de l’écosystème (avec un impact bien plus fort que toutes les autres espèces réunies j’en conviens) et participe à sa gestion. Le Delta est un espace naturel certes, mais c’est aussi un espace économique et social. Les trois visions doivent se compléter et non s’affronter.

Une promesse de retour

Il convient de terminer ce récit et cette excursion en finissant la journée au bar, où l’on fera de sympathiques rencontres. Deux pêcheurs nous abordent, bien contents de voir de nouvelles têtes en cette creuse saison. L’un se vante de pouvoir boire du cognac (roumain) toute la journée, sans être saoul (et en effet il ne l’est pas), l’autre se vante de ne pas boire du tout.
Un peu plus loin à l’écart, un de leur ami lui par contre bien trop saoul, dors au sol entre deux tables. Bientôt une voiture passera, et des clients le mettront dedans pour le ramener chez lui.
Aucune femme dans le bar, ni de clients de moins de 35 ans. Seule la patronne, fidèle au poste, sert les bières avec une pointe de lassitude.
On nous parle de la vie en été, de la population qui triple et des touristes qui viennent du monde entier. Même du Cameroun nous dit-on, avec fierté. Chacun nous évoque une aventure qu’il a eue avec une touriste de passage, comme une preuve que l’on peut voyager sans sortir du delta qui semble pourtant les enfermer.

Le lendemain, il faut déjà repartir, avec la frustration de ne pas pouvoir rester plus, de connaître toutes les impasses, tous les bras cachés et mystérieux du delta dédaléen. Assurément il faudra revenir, pour voir la ville à son zénith, en été.

Peut-être, dans l’ agitation touristique, pourra-t-on reconnaître quelques éclats d’une gloire passée. Car en cette fin d’hiver, ce passé semblait alors très lointain.

Texte: Théo Gibolin
Photos: Laurie Charb et Théo Gibolin

Sources:

Tiberiu GROPARU, La place des idéologies dans la construction des paysages du delta du danube : un regard géohistorique sur quatre siècles d’aménagements et de transformations de l’environnement, 2019
Dorothée RIETSCH, Sulina, ville dans le delta du Danube, Roumanie, 2012

Articles:
http://www.danube-culture.org/sulina-kilometre-zero-ou-la-fin-du-compte-a-rebours/
https://regard-est.com/le-delta-du-danube-en-roumanie-un-espace-economique-et-social
http://lisieresdeurope.free.fr/carnet09.html


Retour sur l’ère Ceausescu en trois archives vidéos

Pour continuer notre exploration de l’ère Ceausescu, entamée par la poésie ou l’architecture, utilisons aujourd’hui un autre médium, la vidéo. Les trois extraits choisis vont nous faire explorer différentes facettes du régime, avec des images d’archives, de propagande même pour deux d’entre elles. Elles sont extraites du documentaire « Autobiographie de Nicolae Ceaucescu » de Andrei Ujica, sorti en 2010.
À travers 3 heures d’images d’archives sans commentaires (mais avec certaines modifications sonores, nous le verrons), le réalisateur nous entraîne dans la mise en scène du pouvoir dictatorial du couple Ceausescu. On en ressort avec l’impression d’avoir assisté au destin d’un personnage Scorcesien, avec la montée, l’apothéose puis la chute (avec les terribles images du procès improvisé du couple).
Trois extraits choisis donc, évoquant les mises en scène d’un pouvoir fort, contesté puis affaibli.

Le voyage en Corée du Nord : Un tournant dans le culte de la personnalité.

Même si l’on a fini par bien connaître ce genre de spectacle de propagande, qui a fait la gloire des pays totalitaires (et continue à le faire parfois, on peut se référer à la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin en 2008), on est toujours très impressionné par les chorégraphies millimétrées qui transforme les individus en corps constitué unique. La réaction au message envoyé par ces masses humaines agissant comme un seul se divise en deux catégories de réactions, selon ses idées, ses propres fascinations. On peut être absolument effrayé par l’effacement et la soumission, volontaires ou non, de l’individu dans une marée d’automates. Au contraire, on peut trouver formidable un système qui coordonne (et soumet, donc) si bien le peuple, et prouve sa capacité à s’unifier dans la réalisation d’un objectif commun (quel qu’il soit).

Au vu de l’air effaré et admiratif de Ceausescu lors de cette démonstration nord-coréenne, on peut raisonnablement penser que ce dernier fait partie de la seconde catégorie. À côté de lui, Kim-Il-Sung semble ravi de l’impression qu’il donne sur son homologue roumain. Car le Nord-Coréen n’a pas lésiné sur les moyens. Tout doit être grandiose. On peut le voir aussi à la qualité de l’image, en couleur, avec des angles de vue multiples et mûrement réfléchis.
Les masses humaines attirent l’œil, et elles effacent quelque peu l’architecture de la capitale du pays, Pyongyang. Les deux sont concomitants, et tendent vers un même objectif : démontrer la puissance et le pouvoir.

Ce voyage de Ceausescu en Corée du Nord sera déterminant pour la suite dans sa façon d’exercer le pouvoir, mais aussi dans ses volontés de transformer le visage urbain de la Roumanie. Le renforcement de son culte de la personnalité, jusqu’à la déprimante et tragique fin de son règne, va prendre une nouvelle impulsion après ce voyage. Le peuple roumain sera la victime de cette obséquieuse et triste farce, des décennies après la déstalinisation et la condamnation du culte de la personnalité.

De même, Ceausescu n’aura de cesse, dans ces projets architecturaux mégalomaniaques, d’avoir en tête ce voyage à Pyongyang. Les larges et impersonnelles avenues que l’on peut voir dans l’extrait, il les reproduira à Bucarest, dans son projet de Centre Civique. De même, son œuvre monumentale, la « Maison du peuple », est basée sur le palais du dirigeant nord-coréen. Mais en beaucoup plus grand, en beaucoup plus gros. Comme une revanche face à ce regard d’enfant fasciné, presque humilié, qu’il arbore dans l’extrait.

L’affiche du film de Andrei Ujica.

Le douzième congrès du PCR: La révolte de Constantin Pârvulescu

Avant toute chose, il faut préciser que le réalisateur du documentaire a fait des coupes dans la vidéo, qui est normalement beaucoup plus longue. Nous allons tenter de reprendre ici le déroulement de la scène dans son entier. Malgré l’autorisation de diffusion par le pouvoir, cette scène nous montre, comme l’extrait précédent, les rouages d’un système dictatorial et le cas échéant, l’irruption d’un élément perturbateur dans une façade pseudo-démocratique bien orchestrée.

Nous sommes au douzième congrès du parti communiste roumain, qui doit entériner une réélection de Ceausescu, au pouvoir depuis déjà 14 ans. La scène se déroule lors d’une des dernières sessions de prise de parole des délégués, dans la « Sala Palatului » à Bucarest. Dans la salle, on trouve des délégués du parti venus de toute la Roumanie, ainsi que des journalistes, des correspondants étrangers, et donc, des caméras de télévision. Sur la scène, le présidium, des cadres du parti. Ceausescu y est présent, à égalité avec les autres cadres, sans honneurs particuliers. Mais la scène qui se déroule juste après nous montre à voir l’envers de ce décor, la place réelle de Ceausescu, et la supercherie totale du congrès.

Un membre du présidium demande la parole de façon impromptue, on peut le deviner à la confusion et au dialogue qui s’installe pour accéder ou non à cette requête. Ceausescu, agacé par ce cafouillage, coupe court et accepte.
Un vieil homme s’installe au micro, il est accueilli par de timides applaudissements. Ensuite, et l’extrait ne le montre pas, il commence à déblatérer des considérations somme toute banales sur le communisme et à la gloire de la révolution prolétarienne. La salle se réchauffe, habituée à applaudir de façon automatique à tout intervenant dans la tribune.
L’extrait reprend au moment du drame. Notre orateur, un membre de la vieille garde du parti, Constantin Pârvulescu, émet une critique contre la supercherie du congrès, et son organisation par Ceausescu.

La stupeur est totale dans la salle. L’effroi, palpable.

Il sera très vite interrompu par un homme, puis son discours couvert par la foule, qui va alors montrer le visage du fanatisme et/ou de la terreur. La salle récite alors comme un mantra, « Ceausescu réélu au 12ème congrès ! ». Le cameraman, complice du pouvoir, passe d’un plan rapproché sur l’orateur, à un plan large noyant l’homme dans la foule enflammée contre lui. Le vieil homme ne se démonte pas, et l’image est saisissante. Un homme seul, faible (il a 84 ans à l’époque), face à une foule fanatisée. Le courage de Pârvulescu est total. Une fois exprimé son souhait de ne pas voter pour Ceausescu , il quitte la tribune avec dignité.

L’extrait nous montre ensuite la réaction du régime à ce moment inattendu. Après de longues minutes d’ovations dirigées envers Ceausescu, un nouvel orateur prend la parole. Il ne faut pas que l’immonde provocateur soit le dernier à parler. C’est un autre dirigeant de la vieille garde du Parti qui prend la parole, Ion Popescu-Puturi. Il dément les accusations et défend la prétendue parole donnée au peuple, de façon ridicule et superlative.

« Des millions et des millions de personnes (…) ne parle que d’une façon superlative de l’activité et de la capacité resplendissante de notre camarade secrétaire général Nicolae Ceausescu ».

La foule continue son mantra. Elle montre son adoration envers Ceausescu sans aucune retenue. Il faut en faire beaucoup pour laver l’affront qui vient d’être commis. Popescu-Puturi finira même par s’excuser du dérangement en s’adressant directement envers Ceausescu, brisant ainsi le schéma de la salle qui veut faire croire que le dictateur est un cadre parmi d’autres.

La suite, l’extrait ne le montre pas. On fait encore intervenir deux vieux membres du parti pour faire l’éloge improvisé (mais si naturellement automatique) de Ceausescu. En effet, Pârvulescu étant un membre ancien et fondateur du Parti, il faut montrer qu’il est un cas isolé, et que la vieille garde soutient le dictateur. Le congrès finira par une prise de parole du Conducator, qui lui aussi descend Pârvulescu , sortant de la réserve et de la hauteur qui lui échoie.

Constantin Pârvulescu.

Alors, revenons sur le personnage « grain de sable » de Pârvulescu. C’est un membre important du Parti, un des premiers, lorsque le Parti était encore clandestin et peu fourni. Il est compagnon de route de Gheorghiu Dej (le premier dirigeant communiste de la Roumanie), mais va tomber en disgrâce dans les années 60. Il est pour un communisme internationaliste, sous la conduite du grand frère soviétique, le seul cadre qui empêchera selon lui la désunion des Partis nationaux. Il ne croit donc évidemment pas au mélange du nationalisme et du communisme. C’est la raison principale de son opposition farouche à Ceausescu, qui veut s’affranchir de Moscou . L’autre raison est sa détestation du culte de la personnalité, et son profond respect du fonctionnement collégial du Parti.
Ceausescu est en fait son reflet inversé, nationaliste, dévoré par l’ambition, le contrôle individuel, à la hauteur de sa méconnaissance du marxisme (en revanche, il peut réciter du Staline dans le texte avec passion).

Après son fait d’armes au 12ème congrès, Pârvulescu n’est pas assassiné comme tant d’autres opposants, mais assigné à résidence. Il sera exclu ensuite du Parti en janvier 1981. On peut s’étonner de la relative tolérance dont fait preuve Ceausescu face à ce gêneur. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cela :
Premièrement, c’est le faible danger, malgré son coup d’éclat, que représente Pârvulescu. Il est vieux, et surtout il est isolé, ne représentant aucune tendance contestataire au sein du Parti. Ensuite, c’est son pro-soviétisme qui explique la réticence de Ceausescu à l’éliminer. Malgré des relations houleuses avec Moscou, on se garde d’éliminer un protégé des Russes. Enfin, peut-être Pârvulescu connaissait-il très bien certains dossiers sensibles sur de nombreux membres du parti, couple Ceausescu compris. Il avait été de 1948 à 1960 un cadre dans la vérification du passé des membres du PCR. Sans doute est-il très au courant des nombreuses falsifications biographiques entretenues par le couple de dictateurs sur leur brillant passé de militants communistes.
Et jusqu’au bout, malgré une presque réduction au silence, Pârvulescu continuera la dissidence. En 1989, trois ans avant sa mort, il sera signataire d’une retentissante lettre ouverte, rédigée avec d’autres hauts dignitaires communistes roumains, critiquant Ceausescu, et envoyée aux médias occidentaux.

Alors certes, Pârvulescu est un personnage ambivalent, qui a été à la fois un rouage et un grain de sable dans le système totalitaire roumain. Il a été stalinien et dissident, bourreau et victime. Mais ce que l’on peut retenir, avec ces images, c’est le courage d’un homme seul face au totalitarisme.

Visite à Bucarest : Une farce tragique et déprimante

Avant toute analyse, il me faut préciser que le réalisateur du documentaire dont est aussi extraite cette troisième archive a procédé à certaines modifications au niveau du son. Celui-ci n’hésite pas, et cela sert brillamment son propos, à couper les commentaires propagandistes et envahissants de certaines archives (notamment télévisuelles), quitte à recréer certains bruitages de façon artificielle ensuite. Le résultat est saisissant, comme ici dans cette archive, ou l’on voit toute la déliquescence d’un régime qui ne tient plus qu’en façade.

La vidéo se passerait presque de commentaire. Que de tristesse dans cette froide Roumanie, dans ce sinistre magasin, certes rempli pour l’occasion, mais vide de clients et d’animation… Les employés applaudissent comme des automates ce dictateur physiquement affaibli, lui-même semblant s’ennuyer dans ce sketch dont il est pourtant l’instigateur. En l’absence du commentaire propagandiste de la télévision, on observe alors de façon crue l’absurde réalité de cette visite. Lors du visionnage, on sent et ressent une profonde dépression, et on observe paradoxalement un bref aperçu de la réalité roumaine en cette fin des années 80.

Dans la seconde partie, on y voit le dictateur en visite sur le chantier du nouveau Bucarest tel qu’il l’a imaginé (pour plus de détails, je vous renvoie à mon précédent article sur le sujet). Il y paraît même surpris (et ravi) de la taille réelle du chantier, à la vue de la Piata Unirii éventrée pour construire le réseau de souterrains de circulation des piétons. Le démiurge se délecte de son propre pouvoir.

Conversation avec ce qui semble être un des chefs du chantier :
« Ceausescu : Quand tu vois la maquette c’est…
Chef de chantier : C’est plus petit, une petite échelle, Camarade. Là, c’est à l’échelle naturelle
_Oui, oui, elle est vraiment grande ! Ça va être un objet… à part ! »

S’en suit une visite de la maison du peuple, encore inachevée, où transparaissent toute l’inutilité et la démesure du projet.

Alors que dire face à de telles images, qui parlent d’elles-mêmes pour une grande partie ? On pourrait, en opposition, décrire et raconter la réelle situation de la Roumanie à cette époque. Je ne vais pas m’y atteler, mais on peut très raisonnablement dire que la grande majorité des Roumains avaient froid et faim. Pour plus de détails, je vous renvoie au livre de Catherine Durandin et Despina Tomescu : « La Roumanie de Ceausescu»

Plus intéressant est de se poser la question de savoir ce que pensait Ceausescu de tout ça. Sur cette morbide chorégraphie. Finalement, est-il conscient de la pièce qui se joue chaque jour devant lui ? S’en contente-t-il ?

Il est possible que le dirigeant, ivre de pouvoir et isolé du peuple, est été réellement convaincu jusqu’au bout de l’amour que sont censés lui porter les Roumains. Alors même qu’il est profondément haï par toutes les couches de la population, il vit dans un monde à part, organisé par la Nomenklatura qui l’entoure. Aucune de ses visites, de ses interactions avec le peuple, n’est spontanée, elles sont toujours mises en scène par son entourage proche. Ces derniers n’ont pas intérêt à ce que le Conducator ouvre les yeux sur la situation réelle. En effet, vu la capacité de Ceausescu à se remettre personnellement en question, il est certain que si des changements doivent advenir, la nomenklatura bien installée en fera les frais. D’où cette volonté d’organiser un monde parallèle, qui nous paraît tellement absurde en regardant aujourd’hui cet extrait. Que le dictateur ait bien voulu croire, ait cru réellement, ou ne croyais pas du tout dans cette mascarade, peu importe. À la vue des images, il est évident que le fossé entre lui et le peuple roumain est désormais bien trop profond, et que la fin est proche.

Pour conclure, je ne peux que vous conseiller le visionnage intégral de ce film, pour une plongée immersive dans la Roumanie de Ceausescu, et dans la construction propagandiste d’un culte de la personnalité.

Théo Gibolin.

Balade photographique dans le vieux Bucarest

« A force de parcourir, chaque jour de l’été 1975, les rues et les maisons de la ville torride, j’ai fini par la connaître bien, je savais ses secrets et ses turpitudes, sa gloire et sa candeur. Bucarest, avais-je compris à dix-neuf ans, quand j’avais déjà tout lu, n’était pas comme d’autres villes qui s’étaient développées au fil du temps, remplaçant les taudis et les dépôts par de grandes copropriétés, remplaçant les tramways à cheval par des tramways électriques. Elle était apparue, déjà en ruine, en miettes, l’enduit en morceaux et le nez des gorgones en stuc déjà cassé, les fils électriques suspendus au-dessus des rues en bouquets mélancoliques et avec une architecture industrielle fabuleusement variée. On avait voulu la conception d’une ville plus humaine et plus émouvante que la Brasilia de béton et de verre. L’architecte de génie avait dessiné des rues tordues, des égouts percés, des villas penchées, des écoles inutilisables, des magasins sur sept étages, difformes et spectraux. Et surtout, Bucarest avait été conçue comme un musée à l’air libre, musée de la mélancolie et de la ruine de toute chose. »

Extrait de « Solénoïde » – Mircea Catarescu

La « Maison du Peuple », creuset de la fierté et des souffrances de Bucarest

Qu’il soit nommé « Maison du Peuple », ou « Palais du Parlement », ce bâtiment gigantesque symbolisant l’ère Ceausescu est incontournable.

Incontournable littéralement par l’espace physique qu’il occupe dans la ville, ensuite par la place qu’il a progressivement prise comme symbole de Bucarest. C’est un lieu d’étonnement et d’émerveillement certain, par sa taille hors-norme et son luxe outrancier. Mais c’est aussi un lieu de questionnement face au poids tragique du bâtiment dans l’histoire roumaine contemporaine.
Récit de visite, retour historique, réflexions et expectations.

Une visite impressionnante et balisée.

Il est là, il toise Bucarest de son irréelle hauteur. Une partie du centre-ville est construit pour lui, pour le mettre en avant. Pour ce qui est de son aspect extérieur, je pourrai sortir mon dictionnaire de synonymes et étaler tous les adjectifs qui se rapportent au monumental. Au lieu de cela, laissons parler les images (qui sont d’ailleurs en deçà de la réalité). Il est ardu de le décrire, car son style est difficilement identifiable. Il y a du style néo-classique, certes, ordonné ,symétrique, mais lorsque l’on s’en approche, que l’on en fasse le tour, on découvre une sorte de patchwork étrange de style divers. Mais qu’importe le style, les ornements, ce qui fait impression : c’est la taille. Cette sensation d’écrasement total. On commence déjà à avoir ce petit sourire de réaction face à l’absurdité. Et la question, lancinante, qui reviendra en permanence lors de la visite : pourquoi ?

Tout le monde vous le dira, il faut visiter ce bâtiment. Alors soit, allons-y, malgré les différents obstacles de la pandémie. Quelques difficultés plus tard, on se retrouve avec un guide fort sympathique et l’on passe les drastiques contrôles, comme à l’aéroport. On est directement dans une ambiance sécuritaire et l’on sent tout de suite que le ton n’est pas à la déambulation libre. Notre guide nous dit lui-même qu’il sera dans l’incapacité de répondre à de nombreuses questions, car étant lui même dans l’ignorance de nombreux secrets du bâtiment. Car oui nous ne sommes pas dans un simple bâtiment historique, mais dans celui qui abrite les représentants de la Nation. Et le mystère ne va pas nous quitter de toute la visite, tant le manque de transparence, la taille et le passé sulfureux du Palais laissent place aux légendes urbaines et aux rumeurs le long des couloirs vides et démesurés.

La maison, vue sud-ouest
Une vue par drone de la maison aujourd’hui, et du chantier de la nouvelle cathédrale de Bucarest

Crescendo. D’abord, on suit des couloirs assez quelconques, avançant dans le bâtiment par la petite entrée. Première découverte, une sorte de salle de concert, permettant des conférences. On y découvre le lustre le plus lourd du monde. C’est très impressionnant. Mais en fait, ça me laisse un peu froid. Je ne venais pas spécialement ici pour observer le lustre le plus lourd du monde. Et il se tient là, devant moi. Et ici l’on commence à comprendre que nous n’aurons pas de remise en contexte historique, pas de réflexions profondes sur la signification de la maison, de ce qu’elle représente pour les Roumains. Une bonne partie des commentaires seront sur des aspects quantitatifs pour toujours nous écraser par les chiffres, le gigantisme, le luxe de la maison. Ces rideaux pèsent tant, ce tapis roulé ne peut être porté que par minimum 60 hommes, toutes les moulures de la pièce sont faites main, la tapisserie en soie est tissée à l’ancienne, etc.

La salle « Rosetti »

Je ne remets pas en cause la compétence de notre guide, qui était fort sympathique et cultivé, mais il était manifestement tenu de suivre un discours officiel, écrit d’avance.
D’autres commentaires nous plongent dans la période de la dictature. Ils sont centrés sur la personnalité de Ceausescu, sa mégalomanie (et il est bien logique de l’évoquer à la vue du décor qui nous entoure), et sa paranoïa. Beaucoup d’anecdotes savoureuses sont au conditionnel. Pas vérifiée, pas vérifiable. On veut créer un personnage presque irréel pour le touriste, un méchant de James Bond qui se construit une base secrète sur une île volcanique. En fait au fur et à mesure que les salles de la maison s’agrandissent, on est obligé d’y penser. Seul un fou peut construire cela. La folie, réponse facile à notre constante interrogation : pourquoi ?

La question on se la pose d’autant plus facilement si l’on connaît les privations du peuple roumain à cette époque. Alors plutôt que de se lancer dans une explication complexe sur la spécificité du national-communisme roumain et du régime de terreur, on reste en surface. Pourquoi pas, on est là pour en prendre plein les yeux, et s’émerveiller sur ce que les sacrifices d’un peuple peut donner. Et ça marche, ça marche très bien même. Les salles s’enchaînent, on se laisse entraîner, certains perdent l’orientation, croit à des illusions d’optique devant le gigantisme de certaines salles, on s’imagine y déambuler la nuit… La maison commence à nous plaire, à nous montrer sa poésie démesurée et absurde. Le non-sens de cet étalage et de ces efforts cumulés participe à sa beauté. L’inutile devient art.

La salle « Cuza »
Couloir et escalier.

Une fois la visite terminée, on se rend un peu compte que l’on a été dupé. Car on est frustré, on en redemande. Les salles que l’on visite sont très peu nombreuses et correspondent selon ce que j’ai pu lire, à environ 5 à 10 % du bâtiment. On a été habitué à un crescendo d’incroyable, on en veut plus, on ne veut plus s’arrêter. La maison ne nous a dévoilé qu’une petite partie de ses mystères et de ses charmes.

Une maison qui convoque l’imaginaire de Grimault

Alors finalement qu’en reste-t-il ? On ne saisit pas vraiment le pourquoi et les enjeux de la maison. Mais on sort de là avec beaucoup d’images en tête. Une référence a été continuellement dans mon esprit : le château du dessin animé « Le roi et l’oiseau » de Paul Grimault. Ce long-métrage sorti en 1980 nous raconte la lutte entre un oiseau gouailleur et libertaire, et un autocrate, le roi « Charles Cinq et Trois font Huit et Huit font Seize », dirigeant d’une main de fer le royaume fictif de Takicardie.

L’action se déroule dans un royaume-château, d’une taille démesurée, s’élevant vers les cieux. Autour de cet ensemble foutraque, mélange de tout ce que le classicisme architectural peut apporter, le vide (un peu comme les terrains vagues qui bordent la Maison du peuple aujourd’hui). Le parallélisme entre la personnalité du roi et celle de Ceaucescu, références marxistes à part, est important. On y trouve une volonté d’écraser la population, de la considérer comme une force de travail à merci, sans aucune autre considération. Mais c’est entre la maison et le château-royaume que les points communs sont nombreux. On y trouve la même volonté d’impressionner, d’écraser par la pierre et le luxe. C’est plus par le projet de base (montrer le pouvoir de façon solide et brutale) que par la réelle architecture qu’on y trouve des parallélismes. Mais le goût du mélange des genres est tout de même présent dans les deux : les salles entre elles n’ont pas de cohérence architecturale spécifique. On veut singer des styles et des bâtiments du monde entier, en faisant plus grandiose encore. Les deux ensembles ne sont pas construits pour les humains, mais pour un seul, un être sur-humain. On se sent insignifiant face aux massives colonnes de la maison du peuple, comme devant celles élancées vers le ciel du château-royaume de Takicardie (qui ce dernier au moins a la décence de ne pas faire de référence au « peuple » dans son appellation).

Le chateau-royaume de Takicardie.

En jetant un dernier coup d’œil derrière moi en partant, je me suis dit que les imaginations de Paul Grimault et Jacques Prévert (dialoguiste du film) avaient peut-être inspiré le dictateur roumain. Après tout, le film est sorti seulement trois ans après le commencement de l’idée de la maison, quand le projet n’était pas encore arrêté. Alors qui sait ?
Toujours est-il que j’étais un peu frustré de ne pas en avoir appris beaucoup sur le contexte et finalement l’histoire de cet incroyable bâtiment. Essayons d’y voir un peu plus clair.

Un projet dantesque à la mesure de la dictature roumaine

Revenons tout d’abord sur le contexte général de la dictature communiste roumaine de Ceausescu. Nicolas Ceaucescu arrive au pouvoir en 1965. Il va reprendre les rênes du pays, puis va le diriger en alternant ouverture et fermeture envers l’international. Il souhaite s’émanciper de l’URSS et va donc se rapprocher de certaines puissances, par exemple la France. Pour ce qui est de l’intérieur du pays, la répression et la surveillance ne cessent de croître, jusqu’à atteindre un sommet à la période du projet de la maison du peuple.

D’ailleurs, le projet de la Maison du peuple s’inscrit dans une triple volonté politique de Ceaucescu : raffermir le nationalisme des Roumains et la souveraineté du pays, tout en rêvant de grandeur pour la Roumanie, souhaitant que Bucarest, cible de choix, rivalise avec les plus grandes capitales européennes.
Ce projet pour Bucarest est antérieur à la période communiste. Dès le XIXème, des travaux sont engagés pour donner une cohérence et une grandeur à une ville qui en manque. Le projet se précise dans l’après-Première Guerre mondiale, quand la Grande Roumanie réunifiée est créée. La ville, qui est alors d’un grand mélange architectural et de faible densité, se doit de ressembler à LA ville du moment, Paris. Le but est alors de créer de grands axes et des îlots fermés. On cache aussi la désorganisation architecturale de l’ancien tissu urbain par des façades unies et ornées. Une idée qui sera reprise plus tard par Ceausescu.
Ce projet qui commence au XIXème jusqu’à l’entre-deux-guerres fonctionne et donne un visage nouveau à la ville. Sous l’ère Ceausescu, plus question de s’inspirer de Paris, mais on le verra plus tard, il y toujours la volonté de « monumentaliser » la ville, c’est la pierre angulaire du projet.

Ceausescu en visite sur le chantier de la maison du peuple.
Le chantier de la maison, vue du « Boulevard de la victoire du Socialisme »

Dans ce contexte totalitaire, où tout est possible et où le passé importe peu, la volonté de transformer Bucarest va s’appuyer sur un fait providentiel : en 1977, un très puissant séisme va détruire et fragiliser une grande partie du centre de la ville. L’occasion est inespérée, et le pouvoir va en profiter pour remodeler Bucarest, prétextant la sécurité pour détruire des quartiers entiers (nous y reviendrons). Les époux Ceausescu vont se mettre en scène (comme à leur habitude) en sauveur des Bucarestois, alors que leur projet, encore secret et flou, va profondément bouleverser la vie et le décor des habitants.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il convient de préciser que ce n’est pas que Bucarest qui est concerné par le projet de « table rase » du pouvoir. En 1974 est adoptée une « loi relative à la planification des villes et des villages », qui ouvre la voie à une démolition sans commune mesure en Europe (hors période de guerre). Près de la moitié des agglomérations roumaines seront concernées, la plupart dans les provinces de Valachie et Moldavie. Mais recentrons-nous sur Bucarest.

Le projet de la maison du peuple s’inscrit dans un projet bien plus large appelé « Centre Civique ». Il s’agit, en plus de la Maison, de transformer durablement le visage de Bucarest, avec notamment la construction d’une allée monumentale, la plus large et grande du monde, qui s’intitulera « Boulevard de la victoire du socialisme » (elle fait approximativement 3 km). Ce boulevard devra canaliser les regards vers la maison. Le lien quasi- divin entre les deux ensembles est le balcon pharaonique de la Maison du peuple, dans l’axe du boulevard, qui doit servir lorsque le « Conducator » veut s’adresser à son peuple. Mais il manque quelque chose dans ce lien, et c’est tout un symbole : c’est une entrée publique, à la mesure de la Maison, comme dans tout bâtiment monumental. Ceausescu veut se montrer comme un être divin, et surtout, inaccessible. La Maison du peuple doit être une « cité interdite », la demeure d’une semi-divinité, interdite au roumain de base.

Chantier du « Boulevard de la victoire du Socialisme »
Vue contemporaine du balcon principal de la maison, dans l’axe du Boulevard de la Victoire du Socialisme

La réalisation du boulevard s’accompagne évidemment d’une refondation totale du tissu urbain. Soit l’on détruit et l’on construit des bâtiments qui accueilleront les ministères, soit l’on refonde les façades de façon relativement uniforme (des différences sont tout de même visibles sur les trois kilomètres du boulevard, selon les différents architectes).

Pour ce qui est d’ailleurs du style, il est représentatif des inspirations des architectes roumains sous Ceausescu : le modèle soviétique, tout d’abord. Si il a ses fulgurances, ce dernier a d’inhérents et majeurs problèmes, synthétisés par cette déclaration d’un des bâtisseurs du Bucarest des années d’entre deux guerres, l’architecte Cantacuzino :
« Les architectes soviétiques n’utilisent pas les espaces, mais font du gâchis. Leurs places sont des terrains vagues. À l’inverse, à l’intérieur, on est confronté à une pauvreté de l’espace(…)».
Une autre inspiration, plus intéressante selon moi, l’architecte Le Corbusier et la « charte d’Athènes ». Malheureusement, c’est surtout le manque de considération pour l’ancien et la destruction sans état d’âme des vieux quartiers qui est mis en avant. On se souvient des plans délirants de Le Corbusier pour Paris. La volonté du pouvoir de faire table rase, couplé avec l’idée architecturale que seul le moderne est légitime, va être fatale au vieux Bucarest.

On peut ajouter l’idée fugace, qui va être importante pour l’ornementation des nouveaux bâtiments, et en rapport avec l’idéologie communiste, que le peuple à un certain « droit aux colonnes », que le style classique n’est pas réservé à l’élite. On usera et abusera de cette idée au départ intéressante.

Le projet est monumental, historique, et donc il fera entrer l’architecte en charge dans l’immortalité. C’est donc, par l’intermédiaire d’un concours lancé par Ceausescu, qu’une génération d’architectes roumains va s’affronter pour avoir l’honneur ultime de diriger le projet. C’est Anca Petrescu qui remporte la mise et est nommé architecte en chef du projet. Elle aura sous ses ordres le nombre incroyable de 700 architectes. Mais on le verra, le véritable décideur reste et restera tout au long du chantier, Nicolas Ceausescu.

Un extrait d’interview d’Anca Petrescu, réalisée après la chute du dictateur, nous éclaire :
« Au début, on a eu une architecture simple, moderne. Mais quelqu’un lui a dit [à Ceausescu] que l’architecture classique était meilleure. J’ai fait les modifications nécessaires, parce que j’étais employée et financée, c’est pareil partout dans le monde (…) j’étais têtue, voulant aussi imposer mes idées(…). Maintenant tous disent qu’à ce moment-là on aurait dû être contre. Mais je ne me rappelle personne qui ait osé dire : je ne suis pas d’accord. »

On peut rêver d’un Bucarest qui aurait été reconstruit de façon pratique, moderne et novatrice, à l’instar de Skopje à cette époque.

Un chantier gigantesque et destructeur.

« Le camarade Nicolae Ceausescu et la camarade Elena Ceausescu ont inauguré les travaux de construction de la maison de la République [autre nom de la maison du peuple] et du boulevard de la Victoire du Socialisme, œuvre architectonique monumentale représentative de l’époque la plus éclairée de l’histoire du pays. »
La Scînteia, 26 juin 1984

Le chantier commence alors même que le projet n’est pas totalement décidé. Mais qu’importe, car Ceausescu changera des dizaines de fois les plans selon ses envies et humeurs. Nombreuses seront les parties du centre civique qui seront construites, détruites puis reconstruites sur ordre du dictateur. La taille de la Maison, et celle du boulevard seront rallongées en permanence, toujours plus grand, toujours plus fort. Fort en effet, la maison doit être indestructible, de façon littérale. La structure doit être (et de fait, est) capable de supporter 25 séismes.
Mieux encore, le sous-sol de la maison est au moins aussi vaste que la maison elle-même. Et c’est sans doute la partie du bâtiment qui alimente le plus les fantasmes, car de sa construction jusqu’à aujourd’hui, le mystère reste grand. Même l’architecte en chef déclara ne rien connaître de cette partie de la maison, construite par une équipe différente de la sienne, et tenue au secret. Au vu de la structure émergeant du sol, de la mégalomanie et paranoïa de Ceausescu, et des informations partielles (et de seconde main) dont je dispose, nous avons potentiellement sous la maison, la structure souterraine et secrète la plus formidable de toute l’Europe (voir du monde). Tout cela est impossible à vérifier (à ma plus grande frustration) car la maison accueillant aujourd’hui les autorités les plus sensibles de l’état, le secret reste bien gardé pour d’évidentes raisons de sécurité. Ceux qui ont lu la bande dessinée « V for Vendetta » comprendront aisément pourquoi.

Une des rares photos du sous-terrain de la maison

Le chantier donc, est gigantesque. Difficile d’échapper, pour le décrire, à une litanie de chiffres tous plus irréels les uns que les autres. On le verra, il en va de même pour les destructions qu’engendre ce chantier. Alors, allons-y gaiement : 5000 ouvriers rien que pour la maison (il n’y a pas que des professionnels, on recrute aussi des jeunes issus de groupes communistes, ainsi que des soldats), 30000 pour l’ensemble de la ville. Ceausescu, insatisfait du rythme des travaux, en recrutera de force 24 000 de plus. Ce qui nous amène à la coquette somme de 54 000 travailleurs sur le chantier, pour un pays qui comporte à l’époque 23 millions d’habitants.

En plus des dizaines de milliers de nouveaux logements, on construit plusieurs ensembles emblématiques : une nouvelle bibliothèque nationale, l’hôtel du parti (un bâtiment lui aussi gigantesque), divers ministères, de grands magasins, le métro, des passages souterrains labyrinthique (les piétons doivent s’enterrer pour favoriser la circulation automobile), de grands marchés couverts, et l’aménagement du fleuve Dambovita.
Ce dernier me plaisant particulièrement, en effet, son aménagement se fait en deux niveaux : un niveau inférieur, qui permet la circulation des eaux usées, et un supérieur, qui laisse couler sur un immense lit de béton, une eau propre et plus en phase avec le standing supposé du nouveau Bucarest.
Tous ces chantiers ont, évidemment, des dates de clôtures absolument irréalisables, qui amèneront à des malfaçons et à une basse qualité de construction (et aujourd’hui à un vieillissement précoce du bâti). La consommation électrique du chantier est telle que la ville (hôpitaux compris) doit procéder à des coupures sporadiques.

Quelques chiffres sur la maison du peuple, en passant : 450 000 m² construits (deuxième bâtiment le plus grand du monde après le Pentagone semble t-il):
Hauteur de la terrasse la plus haute : 84 m. Avec la colline de 16 m on trône 100 m au-dessus du centre de Bucarest.
Le plus grand couloir de la maison fait 250m de long, sur 12 de large et 16m de haut.
Cout : 22 milliard de Lei (coût en euros, sans l’inflation, et selon mes calculs approximatifs : 4, 5 milliards d’euros)

Côté ambiance et décor, des quartiers sont rasés et labourés, telles des surfaces agricoles. On peine à imaginer le traumatisme des Bucarestois à cette époque.

On ne peut pas l’imaginer, mais on peut toujours le quantifier :
De 1984 à 1987, 400 hectares sont rasés.
9000 bâtiments du XIXème ou plus anciens sont détruits.
40 000 personnes déplacées.
2 quartiers disparaissent presque entièrement (Izvor et Dudesti-Vacarenti).
Disparition ou déplacement (par un système de rails) de 20 églises et 6 synagogues.
Bilan : un cinquième des constructions historiques de Bucarest ont disparu.

Une vue du quartier d’Uranus avant sa destruction.
Le déplacement sur rails d’une église orthodoxe.

Alors quelles réactions face à un tel massacre ? Et bien il y en a assez peu, nous sommes dans une terrible dictature, la population est terrorisée et/ou résignée. Seuls quelques intellectuels courageux oseront émettre des protestations à l’intérieur du pays. Pour ce qui est des exilés à l’étranger, ils essaieront d’alerter, en vain, l’opinion publique internationale.

Une réflexion personnelle pour conclure ce chapelet de destructions : C’est une honte de voir à quel point le patrimoine historique de Bucarest est aujourd’hui délaissé, voire vandalisé et laissé aux promoteurs sans scrupules, après le profond traumatisme qu’il a subi lors des années Ceausescu. Malheureusement si aucune solution politique forte n’est apportée, ce qu’il reste du Bucarest ancien finira par disparaître, d’une façon beaucoup moins spectaculaire et beaucoup plus pernicieuse que lors de la construction du Centre Civique.

Un héritage controversé au sortir de la dictature.

Et puis, c’est la chute. Une révolte populaire, une arrestation, une exécution. Le quasi-divin dictateur est abattu avec sa femme, en un temps record. Je ne reviendrais pas sur le contexte de cette « révolution » (ou dans un autre billet peut-être) où il y aurait bien des choses à dire.

Je vais plutôt m’intéresser à la période de transition, l’après-Ceausescu. Ces années sont complexes, elles voient arriver au pouvoir un ancien du parti communiste, Ion Illiescu. La maison traverse ces années-là et est un héritage assez peu discret d’une époque que l’on veut bien vite oublier. On va le voir, l’avenir de la maison fait débat, avec des positions tranchées, voir extrêmes.

Toujours est-il que nous sommes dans un moment où le peuple peut, pour la première fois, s’approprier en partie cette maison qui porte son nom. La curiosité est immense et des files d’attente gigantesques se forment pour visiter cet ensemble qui a tant fait souffert la ville et ses habitants. On découvre ce trésor caché dans un mélange de colère et d’extase.

Le chantier inachevé de la maison en 1990
Bucarestois faisant la queue pour visiter la maison, juste après la chute de Ceausescu.

Anca Petrescu : « […] Après 1989, la maison a fait l’objet d’un rejet et d’une réaction politique abominable, qui était justifié parce que les gens avaient beaucoup de problèmes qu’ils ont projetés sur cette maison (…) Mais l’opinion actuelle a changé , à l’intérieur comme à l’extérieur du pays (…) immédiatement après la révolution, les portes ont été ouvertes. Et les gens faisaient des kilomètres de queue pour voir la maison. Un sondage a été réalisé [pour savoir que faire de la maison] […] »

Alors les paroles de l’architecte en chef, qui défend son travail (et c’est bien normal), sont-elles justes ? Étudions d’abord la réaction politique, qui en effet est très violente. On propose des solutions soient irréalistes, soient loufoques. Certains députés veulent dynamiter la maison (ce qui serait quasi impossible vu la solidité du bâtiment), soit l’enterrer sous des milliers de mètres cubes de terre, soit la laisser volontairement à l’abandon. Du grand art. On pourrait même ironiser sur le concours d’anticommunisme forcené qui se joue dans les rangs de députés qui se sont parfois compromis avec l’ancien pouvoir.

On propose aussi, et c’est plus intelligent même si contestable en beaucoup de points, de transformer la maison en grand centre de divertissement, voir de débauche. On veut voir le peuple s’extasier devant les ruines d’un pouvoir déchu, tout en jouant à la roulette, façon Las Vegas. Ou bien Disneyland communiste , comme nous le révèle cette déclaration d’Augustin Ioan, un architecte roumain, en 1990 :
« [La] fonction de casino convient parfaitement à cette maison […] les auditoriums pourraient héberger des spectacles de tout genre, depuis les peep-shows jusqu’au festival Enesco [festival célèbre de musique classique] »

Un carrefour entre deux couloirs dans la maison du peuple.

En vérité, c’est une solution plus intéressante qu’elle y paraît. En libérant de sa solennité la maison, on peut rêver d’un gigantesque espace de fête, de culture permanente, un espace populaire et libre, une ville dans la ville, une Babylone moderne. On imagine aisément les fêtards déambulant dans ce dédale d’immenses couloirs au son de musiques amplifiées… Mais je m’emporte.

J’ai pu croiser au cours de mes recherches diverses rumeurs faisant état d’un rachat de la maison par un milliardaire américain. Ici il s’agit de Donald Trump, là-bas de Warren Buffet… Je n’ai vu aucune information étayant ces rumeurs. Mais si elles se trouvent être vraies, alors cette solution aurait été la pire de toutes. Cela aurait été une humiliation sans pareil pour le peuple roumain, dont le sacrifice aurait été foulé au sol par ceux qui exploitent d’autres peuples, dans d’autres endroits de la planète.

Car finalement c’est bien le peuple qui va être amené à décider quoi faire de cette satanée maison. Des carnets sont remplis lors des visites après la révolution, et ils sont sans appel : les roumains sont attachés à cette maison, non par nostalgie d’un régime honni, mais comme témoignage des sacrifices imposés par ce dernier. On gardera la maison telle quelle, et le nouveau pouvoir (ex-communiste) fraîchement élu terminera les travaux. Dans le même temps, ce même pouvoir en profite pour éloigner à nouveau le peuple de sa maison par une profusion de barrières et de gardes.

Donc, il semble que cette maison soi-disant mal-aimée, soit tout de même importante aux yeux des Roumains, comme le disait l’architecte en chef Anca Petrescu.

Le peuple toujours absent ?

Cela dit, il y aura encore des polémiques, notamment lorsque progressivement, et ainsi que le souhaitait Ceausescu, les institutions d’état vont se concentrer dans la maison. La chambre des députés intègre le bâtiment en 1994, puis le Sénat en 2004. Désormais, le nom officiel du bâtiment n’est plus « Maison du Peuple » mais « Palais du Parlement ». Une dépossession symbolique, une dépossession de plus. Malgré l’installation du Musée National d’Art contemporain et des visites régulières (mais très encadrées comme on a pu le voir), le peuple est grandement exclu. Ce sont désormais les ministres, les politiciens, les gens importants qui ont le droit de déambuler dans les couloirs luxueux.

Salle Nicolae Iorga

À une exception près : les salles peuvent être louées, pour des prix astronomiques (mais qui ne sont pas révélés au public) aux grandes entreprises qui souhaitent faire des réceptions dans le luxueux palais. On prétexte pour cela, et c’est sans doute légitime, le coût immense de l’entretien annuel du palais.

Ainsi on a pu voir la dernière « Bentley » rouler dans la grande salle « Unirii » . Là aussi, c’est tout un symbole. Des politiciens pour certains corrompus et des représentants de grandes marques de luxe, réservées aux riches, se croisant et se saluant dans le palais construit sur la souffrance des Roumains. Ces derniers se sont fait doublement arnaquer : par un régime dictatorial se réclamant de la lutte des classes, qui le força à construire une maison pour un sur-homme, et par un régime capitaliste qui se pavane et s’amuse dans des murs luxueux et interdit. Triste destin pour une maison qui aurait pu un jour (ou qui l’a été très brièvement) revenir réellement au peuple…

Une réception dans la salle « Unirii »
Présentation de la nouvelle « Bentley » dans la salle « Unirii »

Malgré tout, la maison est aujourd’hui le symbole de la ville, comme l’est la tour Eiffel pour Paris. Elle est acceptée et fait même la fierté de beaucoup. Une fin amère, mais plutôt heureuse au vu du passé de la maison.

Théo Gibolin

Sources:

DURANDIN Catherine. La Roumanie de Ceausescu. Epaud, 1989
IOSA Ioana. L’héritage urbain de Ceausescu : Le centre civique de Bucarest. Editions L’Harmattan, 2006
BRUZULIER Grégoire, Le roi et l’oiseau ou l’architecture de Paul Grimault, Revue en ligne Alter/réalités, 2011


L’auteur VS rideaux du Palais

Matei Visniec – Le bateau

Matei Visniec est un poète, écrivain et dramaturge roumain. Il est né en 1956 et commence à être publié en 1980. Il écrit notamment en 1984 le recueil de poèmes « Le sage à l’heure du thé », dont est extrait ce poème. À partir de cette même année, à cause de sa critique voilée du régime de Ceausescu, il est interdit de publication. Il s’exile en France en 1987, où il rencontre un franc succès (notamment ces pièces, qui sont jouées au festival d’Avignon). Son oeuvre questionne notamment les relations entre l’individu et un pouvoir oppressif. En 1993 il est naturalisé français, et à la chute de Ceausescu, il est redécouvert dans son pays d’origine, où il deviendra à ce jour, le dramaturge le plus joué en Roumanie. Certaines de ses œuvres sont traduites dans plus d’une trentaine de langues.

Le bateau

Le bateau sombrait lentement on se disait
tout bateau coule un jour ou l’autre
coule
on se disait adieu
on se serrait les mains

Mais le bateau sombrait si lentement
que dix jours plus tard nous tous
qui nous étions serré les mains
nous n’osions plus nous regarder en face
quand même on se disait c’est pas si grave
ce bateau coule plus lentement que les autres
mais pour couler il coulera il coule déjà.

Mais le bateau sombrait si lentement
que toute une année passa et nous tous
qui nous étions serrés les mains
nous restions là à éviter de nous regarder, honteux
l’un après l’autre le matin nous sortions
pour mesurer l’eau et nous rassurer
il n’y en a plus pour longtemps
il coule lentement mais surement.

Mais le bateau sombrait si lentement
qu’après toute une vie eh! oui toute une vie passée
l’un l’autre nous sortions encore pour regarder le ciel
mesurer l’eau et grincer des dents.

Ceci n’est pas un bateau
Ceci est un …
Ceci est un …


Le poème (1984) retranscrit l’état d’esprit de l’opposition roumaine à cette époque. Le régime de Ceausescu donne des signes de faiblesses, notamment dans son incapacité à fournir une vie décente aux Roumains. La dictature est renfermée sur elle-même, les nouvelles du monde n’entrent plus, et les Roumains sont sous cloche. Le bateau coule donc, mais si lentement. Les opposants sont en désespérance, d’autant plus que leurs moyens d’action sont très limités et les risques sont immenses. Chacun de leur côté, les opposants ont l’impression d’une impossibilité de sortir du régime du Conducator, alors même que les choses bougent du côté de l’URSS. L’année suivante, Gorbatchev mettra en œuvre la Glasnost et la Perestroïka, mais il faudra attendre encore de longues années avant que le bateau de la dictature roumaine ne sombre, enfin.

Skopje: Du joyau brutaliste au Disneyland nationaliste.

Skopje est une ville que je connais peu. Je ne suis pas resté assez longtemps pour en découvrir l’ambiance profonde ou ses habitants. En revanche, j’ai pu apprécier l’architecture, et mon impression est partagée, c’est le moins que l’on puisse dire.

Au cours de son histoire récente, la ville va connaître deux transformations très brutales. Une en 1963 avec un tremblement de terre, et une autre au début des années 2010, avec un projet architectural mégalomaniaque.

En 1963 donc, la terre tremble, et les destructions sont gigantesques. La ville est détruite à 80 %, on compte plus de 1000 morts, 120 000 sans-abri. Les images sont impressionnantes, et font le tour du monde. La position politique non alignée de la Yougoslavie va lui permettre de recevoir de l’aide des deux grands blocs, créant même une compétition entre eux. Les dons affluent de partout, on envoie de l’argent, des médecins, des ingénieurs, des soldats, des architectes, des ouvriers. Et heureusement, car le coût des destructions s’élève à 1 milliard de dollars US (a peu de choses près le budget annuel de la Yougoslavie). Il sera pris en charge par 77 pays en tout.

Cette mobilisation pour Skopje permettra, et c’est un symbole fort, aux soldats américains et soviétiques de se retrouver dans la même ville et de se serrer la main. Ce n’était pas arrivé depuis 1945, à Berlin.

Mais le souvenir de la Seconde Guerre mondiale plane aussi sur la reconstruction. Les deux architectes choisis pour rebâtir la ville sont le polonais Adolf Ciborowski, qui dirigea la reconstruction de Varsovie, et le japonais Kenzo Tange, qui dirigea celle d’Hiroshima. Eux et leurs équipes vont faire un formidable travail pour repenser l’organisation de Skopje, et pour lui donner une apparence moderne, notamment dans un style brutaliste (alors très en vogue).

Le second choc architectural commence à l’aube des années 2010. Pas de tremblement de terre cette fois-ci, mais une volonté politique de faire de Skopje une ville qui porte les attributs du pouvoir (ou ce que les instigateurs du projet croient être les attributs du pouvoir). On assiste à de gigantesques travaux qui transforment la face de la ville, et la change en espèce de Disneyland nationaliste bidon. Même les joyaux brutalistes de Kenzo Tange sont « baroquisés », dans un gâchis sans précédent. On construit des statues par centaines (certaines font la taille d’un immeuble de 6 étages), on singe le style antique avec du stuc, on repeint la ville avec des dorures bon marché. Le final fait penser à un mix entre l’architecture stalinienne et le « Caesar Palace » de Las Vegas.

Quelques chiffres : Le coût annoncé du projet : 80 millions d’euros. Le coût officiel au final : 207 millions. Mais après enquête du journal d’investigation BIRN, on approcherait plutôt des 600 millions d’euros. Le journal dénonce aussi de nombreux scandales de marchés truqués et de pots de vin. Enfin pour finir, un sondage révèle les transformations sont appréciées par moins de 7 % des habitants.

Voilà tout cela pour introduire la série de photo qui suit, où l’architecture moderne de Ciborowski et Tange est présentée en noir et blanc, et celle du « nouveau Skopje » en couleur. La comparaison entre les deux architectures fait mal, autant que la comparaison entre les deux époques. D’un côté on essayait alors de coopérer, d’aller chercher le futur, le fonctionnel et l’innovation. De l’autre, on se réfugie dans un passé fantasmé et grotesque, à coût de millions et de mauvais goût… Triste époque !

Mais bon, on peut toujours se consoler en se disant que Skopje offre une expérience unique en termes d’architecture, qu’elle soit bonne ou mauvaise !

Textes et photos: Théo Gibolin

Staro Sajmište: un camp de concentration oublié à Belgrade.

Faire de l’urbex est une passion qui consiste à visiter des lieux abandonnés. Le plus souvent, il s’agit de vestiges industriels plus ou moins impressionnants, comportant une charge émotionnelle certaine, pour peu que l’on se laisse porter par l’endroit et les fantômes qui l’habitent. D’autres lieux sont parfois chargés d’une histoire et d’une aura terrible, qui rapprocherait l’urbex du controversé « thanatotourisme » [1] . Ces lieux nous écrasent, nous prennent à la gorge, nous exposent sans fard toutes leurs tragédies. On y évolue alors dans un état intermédiaire, entre émotion, excitation, respect et curiosité (parfois sans doute un peu malsaine). Ce fut le cas pour moi lors par exemple de la visite du village bombardé de Belchite en Aragon. L’histoire et la vision du lieu m’avaient alors subjugué jusqu’à m’écraser.

Et puis, il y a une possibilité intermédiaire, que j’ai testé avec un ami à Belgrade en octobre dernier : la visite d’un lieu immensément tragique, mais sans aucune connaissance de son histoire. Nous déambulions dans Belgrade dans une passive recherche de lieux insolites, d’interstices urbains, de vestiges illégaux. La ville n’en manque pas, bien au contraire. Nous avons alors été intrigués par ce quartier qui n’en est pas un, et par cette grande tour qui domine les environs. Nous avions pensé qu’il pouvait s’agir d’une tour radio ou d’un bâtiment scientifique.

Quelques semaines plus tard, j’ai appris un peu par hasard l’histoire de ce lieu, l’histoire du camp de concentration de Staro Sajmiste (ou camp de Zemun).

(2) Vue sur la tour servant à l’époque de mirador au camp.

Staro Sajmiste, un parc des expositions devenu camp de concentration.

Commençons notre histoire en 1941. Le royaume de Yougoslavie a été démantelé par les nazis, il est partiellement occupé et il se décompose en plusieurs nouvelles entités collaborationnistes (en particulier un état fasciste croate, dit « Oustachi »). Mais la résistance de la population, en particulier serbe, est très forte. En réaction, les Allemands aggravent la répression contre les partisans (résistants communistes) et les « Tchetniks » (résistants nationalistes serbes). Pour cela, ils mettent en place un vaste réseau de camps de prisonniers et de concentration. Belgrade sera la plaque tournante de cette vaste entreprise d’enfermement.

Normalement, les nazis choisissent pour ce genre de structure, un endroit assez éloigné des grandes villes, mais relativement près des centres industriels. Souvent, des bâtiments militaires (casernes par exemple) font l’affaire. Mais dans la région de Belgrade, le 1er lieu choisi se révèle trop marécageux.

Dans la précipitation, le choix se porte sur l’emplacement du parc des expositions de Belgrade, au bord de la rivière Save. Ce camp sera visible aux yeux de tous les Belgradois, et c’est la première raison de son originalité. Ouvert en grande pompe en septembre 1937, le parc des expositions (ou champ de foire, la signification de « Staro Sajmiste ») accueille diverses manifestations jusqu’en 1941. L’invasion allemande stoppe toute activité jusqu’à l’ouverture du camp. La transformation du lieu en camp est rapidement improvisée, et n’est pas adaptée pour recevoir un grand nombre de détenus. On remplit les bâtiments de prisonniers, sans se soucier de la viabilité du lieu. La grande tour servira de mirador.

Vue satellite du camp aujourd’hui. Chaque numéro correspond à l’endroit de prise de vue des photos illustrant cet article.
(3) Vue sur la tour du parc des expositions, devenue mirador et aujourd’hui occupée par des familles pauvres.

Mais ce sont d’abord surtout les juifs de Belgrade, puis de la Serbie entière, ainsi que de nombreux Rroms, qui vont peupler le camp. En décembre 1941, et selon une méthode rodée, on oblige les juifs de la ville à se rassembler, sous peine de sanctions terribles. On leur demande de prendre ce qu’ils peuvent emporter à pied, et on les fait attendre pendant des jours dans le froid en attendant leur transfert au camp. L’hiver 1941-1942 est très dur, on peut traverser la Save à pied…

Au camp de Sajmiste, la gestion de la vie quotidienne est laissée aux juifs eux-mêmes, quand la sécurité et les sanctions sont aux Allemands. Le ravitaillement et le fonctionnement du camp sont financés par la vente des biens juifs saisis. Le camp est un véritable enfer, la promiscuité est terrible. Les détenus dorment sur des sortes de couchettes dans des clapiers en bois qui montent jusqu’au plafond. Il y a des maladies (grippe, typhus, pneumonie), des poux, et un grand manque de nourriture. À cela se rajoute la cruauté des Allemands, qui alternent mauvais traitements et exécutions sommaires. L’état physique et psychologique des internés se dégrade très vite. Ils maigrissent à vue d’oeil et la mortalité est très forte. Les dépressions et les suicides sont nombreux. Car l’incertitude quant à leur sort est une épreuve de plus.

Mais au printemps 1942, l’avenir semble s’éclaircir : les Allemands promettent un transfert vers un autre camp. On demande aux juifs en partance de faire leurs bagages en faisant bien attention à mettre leurs nom et prénom sur les paquets. On distribue le règlement intérieur du nouveau camp. En fait, c’est la « solution finale » qui commence à être mise en place. Les bagages n’iront nulle part et le nouveau règlement est imaginaire. Les nazis ont décidé d’employer la technique du gazage par camion.

À partir de mars 1942, un grand camion gris de type « Saurer » se présente deux fois par jour à l’entrée du camp. On y entasse jusqu’à 100 personnes à l’arrière. Après s’être éloigné du camp, le conducteur s’arrête et raccorde de façon le pot d’échappement du camion avec l’arrière hermétique du camion. Il roule ensuite une dizaine de kilomètres, stoppe à une fosse, recule en marche arrière et décharge directement les cadavres grâce à un système fixé sur le plancher du camion. Pour endormir la méfiance des prisonniers, les Allemands se font plus affables. Ils offrent de la nourriture et des cigarettes. Le chauffeur du camion est très populaire auprès des enfants, à qui il offre régulièrement des bonbons.

Il y avait environ 6000 prisonniers juifs et Rroms dans le camp en mars 1942, il n’en reste qu’une centaine en mai de la même année. En mai toujours, le chef de la section juive des affaires étrangères du Reich, Fritz Rademacher, écrit à son supérieur que « la question juive n’est plus d’actualité en Serbie ». En effet, durant l’occupation, 83 % des juifs de Serbie disparaitront.

(4) Vue sur un des pavillons du camp. Aujourd’hui il est abandonné, mais investit par des artisans.

Après l’extermination des juifs, un camp de travailleurs forcés et de détenus politiques.

Les juifs ayant été efficacement éliminés, la place est libre dans le camp pour accueillir un nouveau type de détenus : des travailleurs forcés qui eux ne sont pas promis à une élimination systématique. Cela dit, la mortalité est extrêmement forte et le camp sert de réservoir à otage pour les Allemands. Selon la règle en vigueur en Serbie, si un Allemand est tué, 100 Serbes sont exécutés. De par son emplacement, le camp de Zemun va alors devenir la plaque tournante des travailleurs forcés pour les Balkans. Dans une majorité, ils sont serbes, victimes de la politique de purification ethnique de la part des Allemands et des collaborateurs croates.

Le régime du camp consistait à déshumaniser au maximum les prisonniers. Ceux-ci sont traités comme des numéros, considérés uniquement pour leur usage, leur force de travail. On leur fait comprendre qu’ils seront éliminés dès leur inaptitude à accomplir leur mission. L’interdiction de l’individualité est la règle : le détenu fait partie d’un groupe d’hommes, le « kommando », et accomplit chacun de acte au sein de celui ci. Il travaille, dors, mange, fait ses besoins collectivement. Les punitions sont elles aussi bien évidemment collectives.

La punition la plus usitée est la bastonnade par les gardiens. Ceux-ci vont même jusqu’à organiser un funeste concours : qui arrivera à tuer un prisonnier en frappant le minimum de coup de bâton. Un gardien pourra s’enorgueillir d’inventer une technique permettant de tuer d’un seul coup, bien placé sur la nuque.

La faim va aussi être un technique de déshumanisation, et à terme d’élimination. Le comportement des prisonniers va alors non plus être guidé par ses instincts humains, mais par l’instinct de survie. On se dispute et se bat pour manger, une feuille, un rongeur, un os. Les témoignages sont terribles, un ex-détenu raconte :

« Beaucoup de prisonniers avaient la peau brulée (par le soleil en été), ils s’en arrachaient des lambeaux pour les manger ».

Un ancien médecin du camp se souvient: « J’ai vu un garçon ronger un os, dans les bras de son père. Plus tard quand je suis revenu, le père tenait d’une main son fils mort et de l’autre il rongeait le même os. Quand le père est mort à son tour, les gens affamés se sont battus pour cet os. »

La plupart des décès enregistrés au camp le sont pour « inanitio », c’est-à-dire un euphémisme pour « mort de faim ».

(5) Vue sur un ancien pavillon du camp, aujourd’hui délabré mais habité.

Au fur et à mesure des évolutions sur le front, le camp va plusieurs fois changer de direction. Allemands, collaborateurs croates, collaborateurs serbes, tous vont à un moment ou un autre être responsable du camp. Il reste central dans le dispositif carcéral allemand, et verra passer des prisonniers serbes, italiens, bosniaques, italiens, croates, soviétiques, grecs, albanais, etc. Pour ne rien gâcher, le camp de Sajmiste sera durement touché durant le bombardement de Belgrade par les alliés en 1944. On compte alors plusieurs centaines de morts.

Du fait de l’autonomie des prisonniers dans la gestion de la vie quotidienne, des militants du PCY (Parti Communiste de Yougoslavie, les partisans) purent organiser à leur échelle, un réseau de résistance au sein même du camp. Dans un mélange complexe de ménagement des autorités et d’action clandestine, ils purent sauver de nombreuses vies. En juillet 1944, l’approche des partisans de Tito et la vulnérabilité du camp aux bombardements amenèrent à sa désaffection.

C’est désormais l’heure des comptes, et selon les derniers travaux des historiens, 31000 détenus seraient passés par le camp. 12 000 y seront morts. Quant aux responsables du camp, très peu seront jugés. Seul un général SS sera condamné à mort par un tribunal serbe en 1946. Les autres seront jugés en Allemagne et en Autriche, et écoperont de maximum 6 ans de prison. D’autres se réfugieront aux USA et ne seront jamais extradés [2].

Les informations développées ci-dessus sont basées sur les excellent travaux des historiens Milan Koljanin [ 3 ] et Philippe Bertinchamps [4]

(6) Garages et habitations de fortune dans l’ancien camp.

Après la guerre: De l’oubli à la relative réhabilitation mémorielle

Il est assez difficile de trouver des informations sur le lieu durant la période communiste. Il semble que le camp est été laissé à l’abandon, et que petit à petit, des populations pauvres et sinistrées se soient installées de façon illégale, construisant des petites maisons de fortunes. Des artistes et des artisans investirent aussi le lieu pour y installer des ateliers.

La période est à l’unification, et sans doute Tito a voulu mettre ce passé douloureux sous le tapis. En effet, le camp n’aurait pu être aussi efficace et destructeur sans le concours des collaborateurs serbes, et surtout croates. Remettre le sujet au jour risquerait d’exacerber les tensions entre les différents peuples de la toute nouvelle Yougoslavie.

Robert Sabados, président de la fédération des communautés juives de Serbie, témoigne : « Peut-être que (durant l’ère communiste yougoslave) nous avons collectivement essayé d’oublier ce qui s’est passé ici(…) Tout le monde était dans l’état d’esprit de bâtir quelque chose de nouveau, de mieux, de se dire que ce qui s’était passé appartenait à l’Histoire, était mauvais, qu’il fallait essayer de l’oublier (…) » [5]

(7) Détail sur la tour du camp

Peu d’indices nous permettent de savoir ce qu’il s’est passé en ce funeste lieu. Une discrète structure est bâtie au bord d’une grande avenue à l’ancienne entrée du camp, et un monument au bord de la Save, plus visible, le sera dans les années 90 . Mais pour ce qui est de créer un réel lieu de mémoire et d’Histoire, rien n’est fait.

Le lieu continue sa transformation, et devient, en plus des squatteurs et des habitations modestes, une concentration de concessionnaires autos et de garagistes. Les bâtiments du camp tombent en ruines, habités par des Rroms et des pauvres (pour la plupart très âgés de ce que j’ai pu en voir). Les fenêtres sont brisées, certaines sont raccommodées avec des morceaux de carton et l’installation électrique semble improvisée. Certains bâtiments du camp sont devenus ici une discothèque, là un restaurant.

(8) A l’intérieur de l’ancien camp, des concessionnaires automobiles ce sont installés. Au second plan, la toute nouvelle tour du centre commercial « Usce ». Au dernier plan, l’ancienne tour du parti communiste yougoslave, aujourd’hui occupée par des bureaux d’entreprises.
(9) Une discrète plaque au sol expliquant la présence d’un ancien camp de concentration.

À partir du milieu des années 2000, la mémoire refait surface et les différents usages du lieu créent la controverse. En 2007, l’organisation d’un concert de rock sur le site fait polémique, il est finalement annulé. [6]. La même année, dans l’ancienne infirmerie du camp, désormais privatisée, est organisé un match de boxe. Le même jour que la journée internationale du souvenir de l’holocauste Rrom. [7]

À partir de cette nouvelle prise de conscience, les pouvoirs publics semblent commencer à s’intéresser au sujet. Mais en Serbie rien n’est simple et les choses n’avancent pas. 10 ans après, le lieu est même en proie à la récupération politique et mémorielle. En effet, le parti au pouvoir, le SNS d’Aleksandar Vucic (le président actuel, un autocrate certain) veut faire de ce lieu un symbole du nationalisme serbe, en s’appuyant sur le fait qu’une grande partie des détenus étaient serbes. Si c’est un fait avéré, le problème réside dans le fait que la spécificité de l’extermination des juifs et Rroms est occultée, et qu’on enterre volontairement la couleur politique de nombreux prisonniers : communistes et antifascistes. Ce n’est pas étonnant de la part de Vucic, qui ne cesse de jouer sur la fibre raciste et nationaliste depuis son élection [8]. Le SNS a d’ailleurs établi une antenne de ses bureaux sur le lieu du camp, n’y voyant « rien de mal ». [9]

Ce projet de mémorial serbo-centré, évacué de sa dimension antifasciste, semble avoir été abandonné depuis. En février 2020, une loi promettant une structure incluant toutes les mémoires (juive, Rrom, antifasciste) est votée. [10]

(10) Vue sur d’anciens baraquements du camp.

Voilà toute l’histoire, jusqu’à il y a environ un an. Les projets semblent avancés sur le papier, mais je n’ai pu voir aucune avancée concrète sur le terrain. La duplicité de Vucic (et de ses sbires, comme le maire de Belgrade) n’est plus à prouver. Et il se peut que rien ne bouge encore pendant longtemps.

Ou pas. Car depuis quelques années, le pouvoir s’est lancé dans une transformation (ou plutôt une destruction) mégalomaniaque de Belgrade. Ce projet, appelé « Belgrade Waterfront », qui est un gigantesque ensemble de tours modernes et sans âme, abritant des centres commerciaux et des appartements luxueux, a déjà détruit le pittoresque quartier Savamala (de l’autre côté de la rivière Save). Le tout est financé par des entreprises des pays du Golfe, qui ne cachent pas leur ambition de faire de Belgrade « le Dubaï de l’Europe de l’Est ».

Alors, le quartier de Sajmiste, à moins de 800 mètres de là, est sans aucun doute la prochaine cible de la voracité immobilière qui défigure la ville. Et on ne peut qu’être effrayé d’imaginer la destruction prochaine de ce lieu unique et terrible. Ce serait une faute absolue pour l’histoire de Belgrade, et de la Serbie tout entière. Quant aux habitants miséreux du quartier, ils seront sans doute expulsés sans ménagement ni relogement. Et ils continueront leur errance, à la recherche d’interstices urbains délaissés, pour s’établir là où personne ne veut aller.

Théo Gibolin

Edit 26/01/2021 :

Le réalisateur Michel Ionascu m’a contacté pour me conseiller son film documentaire « STARO SAJMISTE, vie et mort et vie » (2016).

Je vous le conseille à mon tour, il est très complet et m’a permis d’approfondir grandement le sujet. J’y ai par exemple appris que le camp a servi après la guerre, de 1945 à 1949, pour enfermer les populations serbo-allemandes. Celles-ci seront progressivement exilées vers le sud de l’Allemagne. Le camp a ensuite été transformé en place culturelle et bohème, avec de nombreux ateliers d’artistes.

Le documentaire nous éclaire également sur la période avant le camp, avec de nombreuses images d’archives du parc des expositions dans les années 30.

Mais le film nous éclaire aussi sur la situation actuelle et comprend des entretiens avec les populations qui résident actuellement à Staro Sajmiste, notamment les familles Rroms.

Vous pouvez visionner le film ici : https://www.youtube.com/watch?v=Ty9Xof-8GBk

Et l’acheter là : https://www.courrierdesbalkans.fr/staro-sajmiste-vie-mort-et-vie-un-film-de-michel-ionascu

(11) A gauche au premier plan, le mémorial construit dans les années 1990. En arrière plan, l’ancien quartier de Savamala, détruit pour construire le projet immobilier « Belgrade Waterfront » (les immeubles en construction).

Matija Bećković – Le poignard

Le poète serbo-monténégrin Matija Bećković est né en 1939. Il est toujours vivant et très populaire en Serbie. En 1990, à l’aube de l’éclatement sanglant de la Yougoslavie, il rédigeait une prophétique parabole sur l’âme slave, dans sa grandeur, mais surtout dans sa tendance auto-destructrice.

D’après un célèbre récit
Venu du Nord lointain
Les chasseurs de loups
Plongent dans le sang frais
Un poignard à deux tranchants
Plantent son manche dans la glace
Et le laissent dans le désert enneigé.
Le loup affamé
Sent, de loin, le sang frais
Surtout grâce à l’air pur et vif
Sous les étoiles hautes et gelées
Et trouve vite l’hameçon sanglant.
En léchant le sang gelé
Il se coupe la langue
Et lape son sang chaud
Sur la lame froide.
Et il ne sait s’arrêter
Jusqu’au moment où il s’écroule
Gonflé de son propre sang.
Si tels sont les loups
Qui sont les plus durs à chasser
Comment sont donc les hommes
Et les peuples entiers
Et surtout le nôtre
qui de son propre sang
Ne peut se lasser
Et il disparaîtra semble-t-il
Avant de pouvoir comprendre
Que ce poignard sanglant
Restera
Comme unique
Monument
Et croix
Au-dessus de nous

Un poème que j’ai découvert lors de ma lecture du livre (controversé) de Jacques Merlino « Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire » (Fenixx, 1993). Il m’a saisi par les concordances avec tous les récits de guerre civile que je pouvais lire à ce moment là…
Le poème en langue originale est ici:
Pesma na originalnom jeziku je ovde:
https://www.lyrikline.org/en/poems/bodez-1916

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